Non classéLes paris sont clos

Ewan Sauves11 février 20119 min
Après plus de cent ans d’histoire, l’hippodrome de Montréal s’apprête à disparaître sous les mâchoires de fer des tractopelles. Dernier tour de piste avec les artisans de cette épopée équestre. 
Photos: Frédérique Ménard
 
À partir de 1907, les sifflets des jockeys, les galops des chevaux, le bruit mécanique des voitures de course et la clameur des parieurs résonnent dans l’hippodrome de Montréal. Aujourd’hui, il n’en reste que des échos du passé. Des chaînes bloquent ses portes. Des affiches placardées invitent à composer un numéro hors service pour davantage d’informations. Depuis le 13 octobre 2009, un silence de mort plane sur le terrain de quarante-trois acres et un froid glacial a envahi ses installations.
 
«Dans un an, le terrain sera probablement devenu un développement immobilier, avec des condos et des appartements, affirme Jean Bourdeau, le président de la Société nationale du cheval de course (SONACC), actuelle propriétaire de l’hippodrome. Le site n’est plus fonctionnel et nous perdons de l’argent pour son entretien, son administration et ses taxes.» Pour 100 millions de dollars, l’homme en complet est prêt à s’en débarrasser. Jusqu’à aujourd’hui, aucune offre n’a été faite. L’achat ne peut se faire sans le dépôt d’un nouveau plan d’urbanisme de la Ville de Montréal, prévu dans un an.
«C’est l’départ…»
Au début du siècle dernier, une petite taverne du nom de Blue Bonnets, tenue par un sergent écossais et située sur le boulevard Décarie, attire les foules. Située aux abords de la première piste de course, elle accueille les passionnés d’hippisme, qui y trinquent à la gloire de leur passion. Plusieurs générations leur succèderont et le nom Blue Bonnets affublera l’hippodrome jusqu’en 1995. Les premières compétitions voient le jour dès 1907, sous l’œil attentif de Sir Hugh Montague Allen, un banquier québécois d’origine écossaise. À l’époque, seuls les chevaux pur-sang avaient la permission d’émerveiller le public bourgeois. «La course était une attraction importante, c’était une façon de prouver son appartenance à un certain rang social, explique Laurent Sauvé, qui a travaillé plusieurs années aux communications à l’hippodrome de Montréal. C’est à la base un sport de riches, pour les riches et disputés par des riches.»
 
Soixante ans plus tard, soirée du 1er juillet 1970. Une date à jamais gravée dans la mémoire de Benoît Côté. Quelques minutes avant le départ, le jockey replace sa bombe sur sa tête et saisit sa cravache. La clameur de la foule tonne plus fort qu’à l’habitude.. «C’était un événement spécial. Plusieurs grandes familles de l’industrie s’affrontaient et tout le monde était très excité.» Lorsqu’il entre sur la piste, les lumières des réflecteurs brouillent sa vision. Il ne remarque pas tout de suite les 41 578 spectateurs qui observent ses moindres mouvements. Pourtant, cette édition de la Soirée du bon vieux temps restera dans les annales. Jamais Blue Bonnets ne connaîtra de nouveau une telle affluence. «Les années 1970 furent les années d’or des courses attelées. Chaque soir, plus de 9 000 personnes envahissaient le boulevard Décarie», atteste Laurent Sauvé. Devant l’engouement populaire, la Ville de Montréal n’avait d’autre choix que d’envoyer des policiers pour faciliter la circulation.» En 1980, la piste montréalaise devient d’ailleurs la troisième meilleure piste en Amérique du Nord, après celles de New York et Chicago. 
 
Ouvert de trois à cinq jours par semaine, dix mois par année, l’hippodrome a délaissé depuis 1946 les courses de galop. Benoît Côté et ses concurrents aux couleurs vives s’affrontaient sur une piste d’un demi-mille, aménagée pour les courses sous harnais. Leurs chevaux étaient alors accrochés à une petite voiture à deux roues, appelée sulky, dans laquelle ils prenaient place. Le turf [nom de la discipline] devient le sport le plus populaire à Montréal. Benoît Côté en fera d’ailleurs sa spécialité. Avec 3 800 victoires à son actif, le Québécois sera intronisé au Temple de la renommée des courses de chevaux au Canada en 1981. Pour répondre à cet engouement toujours renouvelé, les propriétaires du Blues Bonnets ajoutent de nouveaux gradins et de nouvelles estrades.
Courtoisie: SONACC
 
 
Les courses, c’est du pari
En trente ans, la somme de toutes les mises quotidiennes engagées dans les courses de chevaux est multipliée par 40. En 1984, plus de 900 000 $ sont pariés. Le record en 24 heures atteint 291 millions de dollars la même année. «La course de chevaux est la seule forme de pari qui n’a pas changé en 100 ans d’histoire. C’est resté deux dollars jusqu’au 13 octobre 2009», affirme le président de l’Association de trot et amble du Québec, Marc Camirand.
Après leurs années folles, les courses hippiques impressionnent de moins en moins à partir des années 1980. «Le Montréalais fanatique de courses avait totalement changé, remarque Jean Bourdeau, président de la SONACC. Avec l’ouverture des magasins le dimanche, auparavant jour sacré du cheval, les festivals dans la métropole et l’arrivée du Casino de Montréal, il s’en est éloigné, faute d’intérêt.» 
 
Tout va alors de mal en pis. Faute de public, des centaines de jockeys plient bagages et ne reviendront jamais. Les 5 000 personnes qui avaient consacré leur vie aux chevaux quittent peu à peu les écuries. Une minorité s’exile et fait de l’Ontario et des États-Unis leur nouveau terrain de jeu. «L’industrie du cheval à Montréal vivait sous respirateur artificiel depuis trop longtemps», soutient Marc Camirand. Même si sa dernière course remonte à 1997, Benoit Côté assure que l’exode des coureurs était déjà en marche depuis les années 80. «C’était une grande déception pour tous les jockeys québécois de courir sur d’autres terres que les leurs.»
 
Reflet du malaise ambiant qui décime la profession, un conflit de travail éclate en juillet 1993 entre la direction de l’hippodrome et ses centaines de coureurs. Les courses sont interrompues jusqu’en décembre. L’arrivée du Casino de Montréal la même année précipite la descente aux enfers de l’industrie. Pour pallier les pistes désertes, on se contente d’écrans télévisés qui retransmettent les courses du reste du Canada. «La retransmission des courses a ensuite eu comme objectif de générer plus de paris, rapporte Laurent Sauvé. Mais ça n’a pas fonctionné et, chaque année, nous voyions le nombre de visiteurs diminuer irrémédiablement.» 
 
Après avoir creusé sa tombe, la SONACC perd les subventions publiques qui lui permettaient de survivre. Suivent différents déboires financiers et un changement de propriétaire (voir Le pari à Landry). Mais jamais l’industrie hippique ne remontera en selle.
Un retour pour bientôt ?
L’Association de trot et amble du Québec se bat pour que l’élevage québécois de chevaux retrouve de son lustre. Son président, Marc Camirand, croit fermement au retour des courses à Montréal et élabore depuis plusieurs années un plan de relance en collaboration avec le Club jockey du Québec. «Les gens ne se déplacent plus pour voir les courses, concède-t-il, dans son salon, entre deux tableaux arborant des chevaux galopant dans de grands espaces. Nous travaillons principalement sur la mise en place d’un marché de paris sur Internet.» Pour accueillir les fervents partisans et parieurs montréalais, un projet de bar-restaurant en périphérie de Montréal est sur la table, avec une piste de course extérieure pour la tenue d’événements spéciaux. Mais rien à voir avec le gigantisme de l’hippodrome. La capacité maximale tournera autour de 2 000 personnes.
 
«Les courses ont été ma vie et elles le seront toujours. Mais du fond de mon cœur, je ne pense pas que ça va revenir, se désole Benoît Côté. La situation est désastreuse aujourd’hui. En 2008, une vente de 250 chevaux a eu lieu à l’hippodrome. Personne n’en a voulu. Certains sont partis pour l’abattoir. Alors bonne chance à ceux qui veulent tout relancer. C’est tout ce que je peux leur souhaiter.»
 
Les sifflets des jockeys et les galops des chevaux ne résonnent plus dans l’hippodrome de Montréal. Mais, pour une dernière fois cet été, la clameur de la foule ressuscitera  le vieux Blue Bonnets. Les 8 et 9 juillet prochains, les mélomanes remplaceront les parieurs pour deux concerts du groupe irlandais U2. Bono et ses acolytes paieront d’ailleurs trois millions de dollars pour l’aménagement des gradins qui entoureront la scène. L’hippodrome de Montréal disparaîtra ensuite quelques semaines plus tard, dans un dernier fracas, étouffé par un nuage de poussière, emportant avec lui un siècle de l’histoire de Montréal.
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Les hippodromes au Québec
Il existe trois autres hippodromes au Québec. Aujourd’hui, tout comme l’hippodrome de Montréal, ils sont fermés et leurs courses suspendues. 
L’hippodrome de Québec a été créé en 1898. Les premières courses de chevaux étaient cependant disputées dès 1767 sur les plaines d’Abraham. Le 12 juin 1899, un cheval du nom de Tommy fut la première vedette en courant le mille en deux minutes sept secondes et un quart. En 1912, les terrains sont venus à la Ville de Québec. Aujourd’hui, l’hippodrome est toujours sa propriété. 
L’hippodrome d’Aylmer a ouvert ses portes en juin 1913. Les courses furent interrompues pendant la Seconde Guerre mondiale, mais reprirent ensuite lorsque T. P. Gorman, ancien entraineur des Blackhawks de Chicago et des Canadiens de Montréal, en fit l’acquisition. En 2006, Attractions Hippiques rachète la propriété.
L’hippodrome de Trois-Rivières voit le jour en 1830 lorsqu’un riche commerçant trifluvien du nom de Moses Hant inaugure une première piste de couse. Les premières compétitions ont lieu en octobre de la même année. D’influence anglaise, les courses font s’affronter des chevaux montés par des cavaliers. Le 12 juin 1970, 84 chevaux périssent dans un incendie qui détruit sept écuries, générant 500 000$ de dommage. Des travaux l’année suivante permettront sa réouverture. 
 
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Le pari à Landry
En 2006, le vérificateur général du Québec, Renaud Lachance, met en lumière de nombreuses irrégularités dans les finances de la Société nationale du cheval de course (SONACC), qui était dès 1998 chargée de la gestion des hippodromes de Montréal, Trois-Rivières et Québec.
Son rapport, transmis à la Sûreté du Québec, détaille toutes les improbités de la SONACC. C’est Bernard Landry, à l’époque ministre des Finances du gouvernement Bouchard, qui avait accordé une aide de 260 millions de dollars à l’industrie des courses. Les administrateurs se sont offert 30 000 $ en repas gratuits et ont augmenté de 30% leurs salaires qui étaient déjà de 90 000$ par année. Un administrateur avait même touché une prime de départ de plus de 80 000 $ pour finalement être réembauché pour 350 000 $ en deux ans. La SONACC a été incapable de justifier à Renaud Lachance 15 millions d’autres dépenses. 
À la suite de ce rapport, le gouvernement libéral coupe les vivres et décide en 2006 de privatiser l’industrie des courses en vendant tous les hippodromes à l’entreprise privée Attractions Hippiques et au sénateur Paul Massicotte, qui déclarera faillite en 2009. 
 
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LIGNE HISTORIQUE
1906: Construction de la première piste de course près de la taverne Blue Bonnets.
1907 à 1940: Premières courses de chevaux exclusivement purs-sangs.
1946 : Une piste d’un demi-mille  est aménagée pour les courses sous harnais.
1er juillet 1970: Soirée du «bon vieux temps». Plus forte assistance de l’histoire de Blue Bonnets (41 578 personnes).
1993: Conflit entre la direction de l’hippodrome et les hommes de chevaux. Courses interrompues de juillet à décembre. Début des courses retransmises à la télévision.
1995: «Blue Bonnets» devient «l’hippodrome de Montréal».
1998: La Société nationale du cheval de course (SONACC) devient propriétaire des hippodromes.
2006: L’entreprise privée Attractions Hippiques rachète l’industrie. Le gouvernement québécois suspend toute aide financière.
13 octobre 2009: Fermeture de l’hippodrome de Montréal.  

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