Non classéUtopie auditive

Avatar Florence Sara G. Ferraris12 janvier 20116 min

Découvrir la ville au rythme des sons, voilà ce que propose la coopérative montréalaise Audiotopie.  Une poignée d’amoureux de la ville aux cent clochers créent des audioguides qui vous invitent à vous réapproprier la métropole.

 

Courtoisie: Audiotopie

 

Un matin de décembre, un passant marche lentement dans le Quartier Latin de Montréal. Écouteurs aux oreilles, il se promène aux alentours du métro Sherbrooke. «Avez-vous déjà remarqué que les rues ont des oreilles… pour entendre qui… entendre quoi…» lui murmure une voix anonyme à l’oreille. Un compagnon invisible, logé au creux de sa main dans un lecteur MP3, le suit pas à pas et lui raconte Montréal.

À la portée de tous, les audioguides urbains proposés par la coopérative montréalaise Audiotopie sont disponibles gratuitement sur leur site Web. Une fois téléchargés, ils proposent une évasion sensorielle au cœur de lieux  rendus ternes par la monotonie du quotidien.

Audiotopie naît en janvier 2008, à la suite d’une rencontre fortuite entre un couple d’artistes spécialisés dans les arts numériques et l’aménagement urbain, Yannick Guéguen et Édith Normandeau, et un duo de musiciens électro-acoustiques, Étienne Legast et David Martin. «À la base, notre but était de faire plonger les gens au cœur de l’action, pour qu’ils explorent des situations concrètes», explique Yannick Guéguen. Ceux qui expérimentent les audioguides de la coopérative sont amenés à s’aventurer hors des sentiers battus. Les randonneurs urbains découvrent ainsi du bout des doigts le quartier Sainte-Marie, autour du métro Frontenac. Des trottoirs bétonnés aux murs de briques, en passant par des clôtures en bois et en métal, les mains des explorateurs se promènent partout. Inévitablement, les regards des passants se fixent sur l’explorateur urbain, ce que l’audioguide n’hésite pas à vous faire remarquer!

Les points de départ des circuits varient selon la cause qu’ils épousent. Ainsi, le parcours de la station McGill propose la visite imaginaire d’une ville sans voiture, alors que le terminus lavallois de la ligne orange amène l’auditeur à découvrir l’histoire de la ville de Sainte-Thérèse. «Les stations de métro sont de bons points de repère à Montréal», note Yannick Guéguen, qui souligne qu’ultimement la Coopérative souhaite proposer un audioguide pour chaque station existante.

Voir la ville d’une autre oreille

Audiotopie offre plus que de simples visites guidées. «Les audioguides permettent de remettre en question les normes collectives et le quotidien urbain», spécifie Yannick Guégen, en sa qualité d’architecte paysager. Le citadin est amené à se questionner sur les sons qui font partie de sa trame sonore quotidienne et à reconsidérer l’impact du regard des autres. «Certains de nos parcours obligent l’utilisateur à développer sa conscience sociale, indique-t-il. Le parcours sur l’accessibilité universelle aux alentours de l’UQAM en est un bon exemple.» Créée à partir des témoignages de femmes vivant avec un handicap physique, cette balade sonore permet de mieux comprendre leur réalité quotidienne.

Laure Frappier, atteinte de cécité depuis l’âge de 48 ans, a participé à la création de cet audioguide. Pour elle, il s’inscrit dans la construction d’une communauté plus sécuritaire et mieux adaptée aux personnes handicapées. «C’est plus qu’une simple visite, soutient la fondatrice de Contact’L, un organisme de Varennes voué à sortir les femmes non voyantes de leur isolement. Par nos témoignages, nous avons voulu transmettre nos expériences et sensibiliser nos milieux à notre situation.» La coopérative amène l’auditeur à s’imprégner complètement de l’univers des narratrices, aveugles ou à mobilité réduite. De cette manière, ils font prendre conscience des espaces inaccessibles aux fauteuils roulants, comme l’entrée de l’UQAM coin Saint-Denis et Maisonneuve, à cause de ses escaliers.  L’auditeur doit également traverser la rue les yeux fermés, au rythme des voitures, comme une personne non voyante. Une expérience traumatisante pour les non-initiés.

Un processus créatif engagé
Si les parcours durent rarement plus d’une vingtaine de minutes, le processus de création est relativement long. Les membres d’Audiotopie commencent par effectuer une analyse d’ambiance où les sons sont décortiqués par des passants qui acceptent de se prêter au jeu. La trame sonore est ensuite bâtie à partir de témoignages des cobayes.

«Certains projets sont des commandes, comme celui développé dans le Quartier Latin, précise l’artiste. Toutefois, cela ne nous empêche pas d’apporter des pistes de réflexion à chaque fois.» Ce parcours intitulé Les rues ont des oreilles, qui explore les environs du métro Sherbrooke, a été mis sur pied en partenariat avec le Cégep du Vieux-Montréal et s’inscrivait dans la Semaine de la citoyenneté présentée par l’établissement scolaire au printemps 2010. «L’évènement tournait autour de la ville et de la culture urbaine, explique Anne-Marie Cousineau, ancienne professeure de français au Cégep et instigatrice du projet. Après avoir découvert Audiotopie, une réalisation commune entre le Cégep et la coopérative semblait toute indiquée.»

Anne-Marie Cousineau juge que le parcours du métro Sherbrooke est un instrument d’intégration pour les nouveaux cégépiens, mais attise aussi la curiosité des anciens. «Au collège, environ 50% de nos étudiants proviennent de l’extérieur de la métropole, fait-elle observer. Pour certains d’entre eux, arriver à Montréal provoque un véritable choc. En mettant sur pied ce parcours, nous souhaitions aussi pouvoir l’utiliser dans les années suivantes pour faciliter cette transition.»

Pour l’heure, peu de Montréalais semblent se laisser tirer l’oreille par les audioguides d‘Audiotopie. «Nous manquons encore de visibilité, reconnaît Yannick Guéguen. Mais ce n’est pas faute d’essayer. Chaque fois que nous lançons un nouveau projet, nous essayons de le coupler à un évènement d’envergure.» Un nouvel audioguide sera donc proposé aux résidents de la métropole qui oseront braver le froid de la fin du mois de février lors de la Nuit blanche annuelle. En attendant, les artistes fondateurs souhaitent que le bruit se répande à propos de leurs immersions sensorielles.

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Montréal en plusieurs actes
Fondée en 2008, la coopérative montréalaise Audiotopie suggère aux citadins un nouveau type d’exploration dans lequel ils sont amenés à se questionner sur des questions concrètes. Pour le moment, c’est par le biais de sept capsules interactives qu’elle propose aux Montréalais de se réapproprier leur ville.

Sherbrooke: les rues ont des oreilles
Départ: le tourniquet du métro Sherbrooke. La voix d’Élise Guilbault, comédienne québécoise, amène le randonneur dans des recoins méconnus du Quartier Latin. Des lieux communs sont aussi apprivoisés, perçus d’une nouvelle façon. L’auditeur réapprend à entendre son quartier.

 

McGill: une ville sans voiture

Commandé par la Ville de Montréal dans le cadre de l’évènement En ville sans ma voiture, cet audioguide permet à l’auditeur d’imaginer de quoi aurait l’air le centre-ville si aucun véhicule motorisé n’y était autorisé. Audiotopie suggère ainsi une escapade imaginaire et un espace de réflexion.

 

Frontenac: inclusion tactile

Contrairement aux autres capsules qui sont exclusivement sonores, celle de la station Frontenac est un vidéo dans lequel l’explorateur suit un personnage fictif qui ose toucher à tout. Toucher les murs, les trottoirs, les portes… Le tout en soupesant le regard des autres passants.

Square Victoria: Réso électro

La passion du quatuor pour la musique électro-acoustique se fait pleinement entendre dans cet audioguide. En arpentant la ville souterraine, l’auditeur établit un parallèle entre cet art et les ambiances avec lesquelles il est déjà familier.  

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