Non classéLa police du son

Émilie Clavel3 septembre 20105 min
Un permis pour jouer dans le métro

Dès septembre, ne s’improvisera plus musicien de métro qui le veut. Le Regroupement des musiciens du métro de Montréal souhaite imposer un permis aux artistes qui se produisent dans les couloirs du réseau de transport souterrain.

Photo: Jean-François Hamelin

Entre le sifflement des rames, le bruit des tourniquets et les messages à l’interphone, le métro peut vite devenir le théâtre d’une véritable orgie de décibels. Lorsque des musiciens aux talents inégaux viennent s’ajouter à ce brouhaha, la routine métro-boulot-dodo se transforme parfois en cauchemar auditif. Le Regroupement des musiciens du métro de Montréal croit détenir la solution à cet épineux problème. L’organisation a tenu, au printemps dernier, des séances d’auditions pour les musiciens. Les candidats sérieux ont été invités à se produire devant trois professionnels de l’industrie musicale, dont le technicien de son de Boom Desjardins, afin de déterminer s’ils avaient les habiletés nécessaires pour jouer dans le métro.
 
«Près de 200 personnes sont passées en audition, et pour l’instant, on a donné près de 150 cartes de membres», se félicite Pierre Deslauriers, le président du Regroupement. «Il y a des gens qui ne sont pas apparentés avec la vie de musicien, qui quémandent, et on doit les sortir de nos enceintes», explique-t-il. Le Regroupement compte maintenant interdire aux artistes ne possédant pas leur carte de membre de se produire dans le réseau souterrain.
Permis officieux
 
Interdire à quelqu’un de jouer dans le métro peut sembler simple. Le projet est cependant plus complexe qu’il n’y paraît, puisque le métro est un espace public. «La Société de transport de Montréal (STM) ne dispose pas du pouvoir de réglementer l’activité des musiciens dans le métro, explique Isabelle Tremblay, conseillère corporative à la STM. Par conséquent, la décision du Regroupement d’instaurer un système d’auditions et de permis ne peut avoir préséance sur la loi.» Le Regroupement ne dispose donc présentement d’aucun moyen légal pour faire respecter sa nouvelle politique, ce qui ne semble pas inquiéter outre mesure Pierre Deslauriers. «Normalement, lorsqu’on avertit les gens, le message passe très bien, affirme-t-il. On ne les exclut pas, on les envoie simplement jouer dans d’autres stations.» Le Regroupement souhaite ainsi laisser la chance aux musiciens aguerris de se produire dans les stations plus passantes, traditionnellement plus payantes. 
 
Pierre Deslauriers se défend de discriminer les musiciens moins talentueux et affirme d’abord s’inquiéter du bien-être des usagers du métro. Il raconte s’être récemment déplacé à la station Place-des-Arts à la suite d’un appel d’une employée du dépanneur de la station. «Il y avait un homme qui jouait la même série de note depuis des heures, et il était en train de rendre les gens fous. Évidemment, il n’avait pas sa carte de membre.» Le président du Regroupement a donc demandé au musicien de jouer autre chose, ou de quitter la station. «Entre les droits d’expression de ce ti-coune là et la vie harmonieuse du milieu autour, le choix est facile. Les droits de l’Homme, c’est aussi les droits de ceux qui entendent cet énergumène-là: les employés, les usagers…», soutient Pierre Deslauriers.
 
Par ailleurs, le président espère éventuellement être en mesure de rendre obligatoire la détention d’un permis pour les musiciens. «On est en négociations avec la STM pour régler les aspects légaux. Présentement, les syndicats ne veulent pas s’occuper des musiciens, parce qu’il s’agirait d’une surcharge de travail. La Société doit prendre une décision et obliger ses employés à appliquer ce règlement.» 
Dans plusieurs grandes villes du monde, telles que New York et Paris, les musiciens du métro sont encadrés directement par les sociétés de transport, une avenue à laquelle la STM ne semble pas s’être complètement fermée. «Nous effectuons présentement un balisage sur les pratiques d’autres sociétés de transports. Il se pourrait qu’à moyen terme, nos façons de faire quant à l’approche avec les musiciens dans le métro soient modifiées», explique Isabelle Tremblay.
Payer pour travailler
 
L’initiative du Regroupement des musiciens du métro de Montréal a un coût, que l’organisation demande aux musiciens d’absorber. En effet, pour avoir le droit d’auditionner devant les juges, chaque musicien doit débourser 20$. De plus, ceux qui désirent se procurer leur carte de membre doivent ensuite verser 60$ par année au Regroupement. Un coût très raisonnable pour tout musicien ayant un peu de talent, selon Pierre Deslauriers. «Un bon musicien gagne facilement 60$ en une journée ou deux. C’est pas cher si on se compare aux autres grandes villes.»
 
Gérard, pour qui jouer de la flûte dans le métro est l’occupation principale depuis plusieurs années, a lui-même passé avec succès les auditions. S’il a choisi de ne pas prendre la carte du Regroupement, ce n’était pas pour des motifs financiers. «Je ne savais pas combien de temps encore je resterais à Montréal, alors je n’ai pas trouvé que ça valait la peine. Mais, 60$, ça reste raisonnable», juge-t-il. Il considère par contre que le système de permis est futile, sans l’appui de la STM. «Jusqu’ici, il n’y a pas moins de mauvais musiciens dans le métro. Pour que ça soit respecté, il faudrait que le permis soit vraiment obligatoire», estime le flûtiste. Il admet cependant s’être vu refuser le droit de jouer à une station, parce qu’il n’avait pas sa carte de membre du Regroupement. «On était deux à vouloir jouer là. L’autre gars avait sa carte et pas moi. Je l’ai accepté et je suis parti, mais je me sentais un peu inférieur», se remémore-t-il.
 
Même discours du côté d’Hillary Ting, une étudiante de 17 ans qui joue de la guitare et chante à la station Square-Victoria pour financer un voyage en Nouvelle-Zélande. «C’est très raisonnable. Je peux facilement faire 15$ de l’heure, alors ça ne représente que quelques heures de travail», déclare-t-elle. La jeune femme n’est pas membre du Regroupement des musiciens du métro de Montréal, mais dit trouver son initiative sensée. «Ils veulent s’assurer que ça demeure une démarche artistique, plutôt qu’un moyen rapide de faire de l’argent», approuve-t-elle.

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