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Retour de la culture cassette

En 1995, les adolescents auraient vendu leur âme pour recevoir un walkman jaune pour Noël. Aujourd’hui, c’est plutôt le dernier iPod qu’ils attendent avec impatience. Pourtant, certains artistes jettent leur dévolu sur la cassette, tels d’irréductibles Gaulois résistant à l’envahisseur numérique.

Illustration : www.simonbanville.com

Dans la boîte aux lettres, entre les factures d’Hydro-Québec et le menu de livraison du restaurant du coin, la musique de votre groupe favori, enregistrée sur une bonne vieille cassette. Insolite? Oui, mais loin d’être impossible. Grâce à des artisans de la culture punk et noise, la cassette n’est plus seulement le lot des adeptes de Julie Masse arpentant les marchés aux puces.

La culture cassette a connu son heure de gloire dans les années 80 et 90, alors que des mélomanes, principalement des États-Unis et du Royaume-Uni, s’échangeaient leurs coups de cœur par voie postale. De nombreux musiciens en profitaient pour échapper aux droits d’auteurs et diffuser leur musique plus largement. Ils remplissaient le ruban vierge par les compositions de leur entourage. Cette pratique a été déterminante pour le développement des scènes underground. Le réseau était frappé d’une éthique implacable qui impliquait que quiconque recevait une cassette se devait de retourner la faveur. La tradition semble s’être éteinte dans le milieu hip-hop. Pourtant, il fut un temps où le ghettoblaster modifié était symbole de prestige.
Nostalgie 90

D’autres ont repris le flambeau, comme les rockeurs de Band de Garage. «La cassette, ça représente notre jeunesse. On avait des cassettes de Nirvana et de Pearl Jam», explique le batteur de la formation, Marc-André Brazeau. C’est par nostalgie que son collègue François Lafontaine et lui ont décidé d’enregistrer une cinquantaine de copies de leur deuxième album, Cassette II, sur cassette audio. Comme le veut la tradition, ils ont même rempli le b-side de chansons inédites, avec des invités. 

Autre nostalgique, le Néerlandais Harold Schellinx ramasse les cassettes décapitées dans la rue, les répare, identifie leur contenu et les expose sur son site, Found Tapes.

Pour certains musiciens, l’utilisation de la cassette est un choix artistique avant tout. Le Français Alexis Malbert, alias TapeTronic, fait du scratch en utilisant les cassettes plutôt que les vinyles, parce qu’il aime explorer leurs propriétés sonores. «Je trouve intéressant de sortir des sentiers battus, de ne pas s’adapter entièrement aux nouveautés technologiques. Ça permet d’expérimenter avec des objets qu’on pensait jeter, alors qu’on n’en a même pas exploité toutes les qualités», explique l’artiste dans un échange de courriels avec Montréal Campus.

D’autres en font des objets inusités. Le Japonais Toybin découpe ses cassettes pour en faire de véritables transformers, alors que le site Recorderrace nous invite à faire de nos vieux walkmans des petites voitures de course. C’est le moteur qui sert de dispositif pour faire avancer la cassette. 
Cassettes à rabais

Peu coûteuse, la cassette audio est un support intéressant pour les groupes underground. «Je pense que c’est un bon moyen d’apprendre à gérer son premier label, parce que le format cassette est abordable», soulève Nicolas, du label montréalais L’Œil du Tigre, qui produit lui aussi des cassettes, des vinyles et des CD faits à la main.

Le modeste coût a, en quelque sorte, poussé le musicien Blake Hargreaves à fonder le label montréalais Fluorescent Friends en 2002. Il raconte avoir commencé à utiliser des cassettes comme support audio après en avoir déniché plusieurs boîtes dans un Dollarama de Montréal. «On a dépensé 50$ plus taxes – ce qui nous semblait être une aubaine – et on a ramené deux sacs de plastique remplis jusqu’à mon appartement, dans le ghetto de Montréal.» Le label produit maintenant des vinyles, des CD et des cassettes en quantités limitées, qu’il envoie par la poste aux acheteurs.

Pour personnaliser encore plus leur matériel, certains labels underground passent des heures à décorer leurs cassettes. C’est le cas du label Pink Triforce, qui les transforme en véritables bricolages. Les cassettes deviennent donc de petites œuvres d’art. «La cassette devient en soi un objet de collection, souligne Marc-André Brazeau, de Band de Garage. Pour moi, c’est plus nostalgique qu’utile.»

Pour Martin Sasseville, un musicien noise travaillant sous le nom de Wapstan, c’est aussi un moyen de se différencier des grands labels commerciaux. «C’est un peu un pied de nez à l’industrie de la musique. Tu sens que tu es en communication non seulement avec l’artiste qui a fait la musique, mais aussi avec la personne qui a produit l’album.» 

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