Non classéRythmes chauds dans la toundra

Ariane Gruet-Pelchat11 décembre 20095 min

Tambours brésiliens au Nunavik

À la pointe nord du Québec se trouve le village de Kangirsujuaq, un amphithéâtre naturel dans lequel résonnent des cris de corbeaux, des moteurs des ski-doos… et des tambours brésiliens.

Courtoisie: Rémi Giguère

Le Montréalais Rémi Giguère a fait 1800 kilomètres à vol d’oiseau pour transporter la batucada, une tradition musicale née dans les rues bouillantes du Brésil, jusque dans le village de Kangirsujuaq, au nord du Québec. Depuis, son ensemble de tambours déambule dans les chemins de terre et de glace de la toundra pour faire danser les Inuits à grands coups de samba.

Étrange histoire que celle de l’arrivée de la batucada dans le nord. Cathy Archambault, une Montréalaise qui a habité à Kangirsujuaq pendant sept ans, a décidé d’emmener de jeunes Inuits avec elle à Gaspé, où elle passait ses étés. C’est là, au Festival Musique du Bout du Monde, que les adolescents ont découvert la batucada: des joueurs de tambours qui avancent comme un seul homme dans les rues en faisant bouger les hanches et gronder les basses. À la tête de cette troupe, Rémi Giguère. «Dès qu’on a vu l’intérêt des enfants, on a demandé à Rémi de venir faire des ateliers à Kangirsujuaq», raconte la mairesse du village, Mary A. Pilurtuut.

Quelques mois plus tard, le professeur de percussions débarquait de l’avion avec une vingtaine de tambours, tous achetés par la communauté. Il disposait d’un mois pour enseigner les rythmes chauds de la samba à un peuple au sang froid. Le jour, les ateliers étaient donnés aux jeunes de l’école. Le soir, c’était tout le village qui se déplaçait pour tenter l’expérience dans l’air glacial. «Ça créait vraiment beaucoup d’enthousiasme dans le village, se remémore Rémi. Les gens qui ne participaient pas regardaient et les enfants couraient partout autour.»

Au terme de son voyage, la communauté a insisté pour que Rémi reste un mois de plus. «À partir de ce moment, je travaillais avec les jeunes qui étaient réellement motivés et j’essayais de les rendre autonomes.» Le Montréalais est retourné deux fois à Kangirsujuaq pour donner des ateliers, et les jeunes sont allés le rejoindre lors de l’été 2008 à Gaspé pour jouer au Festival Musique du Bout du Monde.

Les Nunavimmiut ont aussi été appelés à faire gronder leurs tambours dans plusieurs festivals du Nunavik et du Nunavut. Ils ont même joué devant les musiciens de l’Orchestre symphonique de Montréal, de passage à Kangirsujuaq l’an dernier.

Lorsqu’il parle de son groupe, les joues de Rémi Giguère s’enflamment. «J’étais tellement heureux quand ils étaient accueillis comme des artistes et que je voyais la fierté dans leurs yeux!» La batucada semble bien partie pour s’implanter dans le village. Selon la mairesse, trois jeunes sont déjà capables de diriger le groupe.

Rythmes thérapeutiques

Cette année, le village n’a pas obtenu d’argent pour faire venir Rémi Giguère. Sur les 600 âmes de Kangirsujuaq, plus de la moitié ont moins de vingt ans, et le conseil municipal a décidé d’offrir le financement disponible à un autre projet destiné aux jeunes. Cependant, la mairesse tient à ce que l’expérience se reproduise en 2010. «Il y a des enfants qui n’avaient jamais souri avant de tenir leur tambour», observe-t-elle.

Cathy Archambault a été impressionnée par la force de caractère des jeunes. «Les Inuits sont extrêmement résilients. Ils ont des conditions de vie terribles, mais demeurent joueurs et moqueurs.»

Nul doute que l’atmosphère festive de la batucada leur a fait du bien. «Il existe beaucoup d’activités sportives pour les jeunes, mais moins d’activités artistiques, constate Cathy Archambault. Les Inuits ne sont pas encore vraiment conscients du caractère thérapeutique de la musique, mais les tambours brésiliens sont physiques et libérateurs.»

L’aventure a connu un accueil exceptionnel de la part de la communauté. Peu de projets menés par des Blancs, ou des qallunaat – ceux qui ont des gros sourcils – comme on les appelle là-bas, ont autant de succès. La majorité des étrangers ne sont que de passage au Nunavik, ce qui entraîne une certaine méfiance chez les Inuits. Dans ce coin de pays, la totalité des enseignants à partir de la quatrième année sont des Blancs, et ils repartent après une moyenne de deux ou trois ans. «C’est souvent au moment où ils commencent à comprendre la communauté et ses spécificités qu’ils repartent, constate Fabien Pernet, doctorant en anthropologie à l’Université Laval qui a passé un an au Nunavik. Ça prend toujours un certain temps avant que les Inuits ne les adoptent.»

Il faut dire que l’école a été apportée par les Blancs et s’adapte très mal à la réalité du nord. «Les Inuits ont été habitués à apprendre par essai-erreur, guidés par les aînés, rappelle Cathy Archambault. Pas à rester assis pendant des heures!» Les parents encouragent très peu la formation académique, dont les manuels scolaires mettent en scène un quotidien qui leur est complètement étranger. «Julie qui promène son chien sur le trottoir, ça ne dit absolument rien à une Inuit», commente Rémi Giguère. L’an dernier, seuls quatre étudiants du village ont complété leur formation secondaire.

Chant à la dérive

Le Grand Nord souffre d’une plaie encore vive qui divise les générations. Dans les années 1950, les journalistes emmenés au nord pour y rejoindre les bases militaires ont diffusé des images qui ont touché la conscience québécoise. À ce moment, les maladies décimaient le territoire et la disparition des caribous avait entraîné une famine épouvantable dans les populations du nord. «Le gouvernement, qui jusque-là avait décidé de ne pas s’ingérer dans les affaires inuites, a inversé radicalement ses politiques, raconte Fabien Pernet. Il a décidé de tout prendre en charge et d’obliger les Inuits à se sédentariser. En l’espace de trois ou quatre ans, le gouvernement avait fait tuer les chiens et ériger des villages autour des écoles et des églises qu’il avait bâties.»

Beaucoup des traditions inuites se sont perdues dans ce processus. Aujourd’hui, très peu pratiquent encore le chant de gorge ou le tambour traditionnel, qui ont été abolis parce qu’associés à des rites démoniaques par les missionnaires. «À long terme, j’aurais aimé pouvoir intégrer le tambour traditionnel dans la batucada de Kangirsujuaq», rêve encore Rémi Giguère.

Pour l’instant, Rémi a besoin de prendre l’air. «L’atmosphère de désespoir peut être tellement lourde là-bas, ça me fait mal d’y penser.» Un peu comme si le cœur du musicien était resté pris entre deux glaciers du Nunavik.

Encadré :

Nunavik ou Nunavut?
Le Nunavik couvre une superficie de 507 000km2 à la pointe nord du Québec. Il comporte 14 villages. Le Nunavut, beaucoup plus grand – 2 093 190 km2 – se situe pour sa part à l’extrême nord du Canada. Tout ce qui se trouve au nord du détroit d’Hudson en fait partie. Il a été séparé des Territoires du Nord-Ouest le 1er avril 1999.

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