Non classéL’homme qui murmurait à l’oreille de Chaplin

Maxime Beauregard-Martin27 novembre 20095 min

Portrait de Roman Zavada

Même si leur talent servait d’abord à masquer la cacophonie du projecteur de l’époque, les pianistes des cinémas muets ont marqué le 7e art. Une tradition qui a séduit le jeune musicien Roman Zavada. Au diable les partitions, le pianiste travaille sans filet et devant l’écran.

Photo: Frédérique Ménard-Aubin

Rassemblés au café-théâtre le Balcon à Montréal, une poignée de cinéphiles combattent le spleen automnal par une bonne dose de burlesque. Ils sirotent leur verre, sourire aux lèvres, devant des comédies classiques du cinéma muet, projetées dans une ambiance cabaret. Sur l’écran froissé accroché au mur du fond de la salle, un petit homme chétif et peu rusé accumule nerveusement les bourdes pendant qu’un autre bien enrobé prend coups de marteau et de branches d’épinettes sur la gueule. À quelques mètres du projecteur, Roman Zavada improvise une trame au piano pour accompagner les aventures loufoques de Laurel et Hardy.

Une pimpante mélodie pour leur ballade en voiture et des accords volontairement brisés lors de la destruction totale de leur vieux Ford Model T. «J’ai presque oublié que c’est lui qu jouait tellement c’est synchro», entend-on murmurer dans la salle. Et pendant que les doigts du musicien se délient, les rires des spectateurs se font de moins en moins timides.

«Je ne m’imaginais jamais qu’un jour, je jouerais pour le cinéma muet», s’exclame Roman Zavada, après plus d’une heure de composition spontanée. Les cheveux soigneusement tirés en queue de cheval, son verre de blonde posé sur le coin de la table, le pianiste de 27 ans raconte avec enthousiasme ses premiers pas dans le monde de la musique. «Quand j’étais jeune, je voyais ma mère donner des cours de piano à la maison, alors le métier a fini par rentrer!»

Depuis sa première note, Roman Zavada accorde une place importante à la création. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a quitté le Conservatoire de Montréal après y avoir passé un an durant son adolescence. «C’était très rigide. Ma professeur ne voulait rien savoir de mes compositions. Elle me disait de pratiquer mes arpèges, de faire mes gammes et de travailler des pièces imposées à la place, alors ça a mal commencé, s’esclaffe-t-il. J’aime apprendre, mais pas dans un contexte académique.» Ce rebelle de l’instrument à cordes préfère les partitions vierges depuis l’âge de quatre ans, où il a créé sa première composition.  

Audacieux piano

C’est d’ailleurs Gabriel Thibaudeau, un ancien élève de la mère de Roman Zavada, qui a donné au jeune compositeur la piqûre de la pellicule monochrome en 2006. Pianiste officiel des rendez-vous hebdomadaires du cinéma muet à la Cinémathèque québécoise, Gabriel Thibaudeau avait besoin d’un remplaçant pour aller présenter un concert en Europe. «Quand j’ai proposé à Roman de prendre la relève pour une soirée de projection de cinéma muet, il a été un peu surpris», rigole-t-il. Le musicien, qui s’imposait déjà comme l’une des références au pays en matière d’improvisation musicale, a pris Roman Zavada sous son aile. «Je ne connaissais pas le milieu du tout et je devais improviser sur un film russe de Dovjenko», se rappelle Roman Zavada. Depuis, il a plongé tête première dans l’univers du noir et blanc.

Tel les projectionnistes du début du siècle, le jeune homme a parcouru le Québec. Dans sa valise, des films d’une autre époque. De Val-Morin aux Îles-de-la-Madeleine, il a accompagné les aventures clownesques de Chaplin, les morsures vampiriques du comte Nosferatu ainsi que les obscures scènes de Häxan, un film de sorcières suédo-danois de 1922. «J’ai vraiment fait de tous les styles.» Même des films pornographiques, qui jouaient dans les bordels de l’époque! Une façon pour le moins tordue de célébrer la Saint-Valentin au bar le Zaricot, à Saint-Hyacinthe, qui a légèrement mis le musicien mal à l’aise. «Le film était aussi osé que ceux d’aujourd’hui, mais tout était en accéléré. L’histoire a vite fait le tour de la ville», raconte-t-il en riant.

Classe italienne

Malgré le plaisir qu’il éprouve à accompagner les premières stars du 7e art, la démarche de Roman Zavada est sérieuse. Son mentor lui a d’ailleurs permis de relever un défi de taille en 2007, lors de sa participation à titre de stagiaire au Festival international des films muets de Pordenone, en Italie.

«Je devais jouer près de deux heures devant un public italien passionné de cinéma muet. Le film était long et sans histoire, alors j’ai dû composer une trame pour compenser. Personne n’a quitté la salle, c’est bon signe!» Un exploit d’autant plus spectaculaire puisqu’il ne lui était pas permis de visionner le long métrage avant sa représentation. «Avant de me lancer, je regarde le film au moins une fois en accéléré pour en avoir une idée générale et savoir comment il finit.» Roman Zavada a aussi récolté la bénédiction de son maître. «Quand je ne jouerai plus à la cinémathèque, j’aimerais que ce soit lui qui prenne la relève», affirme Gabriel Thibaudeau.

Tradition dépassée?

Mais le créneau des projections de films muets reste assez petit, et ce sont surtout les cinéphiles qui assistent aux soirées. Le jeune pianiste allait mensuellement faire son tour au bar le Zaricot, mais ses visites sont plus rares aujourd’hui. «Les salles étaient pleines les premières fois, mais les gens étaient moins nombreux lors de dernières représentations, affirme le propriétaire du bar, William Guignier. La clientèle est dure à renouveler, mais Roman sera toujours le bienvenu pour jouer ici.»

L’artiste ne s’inquiète pas. «C’est comme le rétro, ça revient à la mode!» Pour Gabriel Thibaudeau, pas question de dire que le cinéma muet est un concept qui a mal vieilli. «À ce compte-là, il faudrait décrocher la Joconde du Louvre», affirme-t-il.

Si Roman Zavada a déjà signé  deux albums à titre de compositeur, c’est sa carrière d’improvisateur qui est au premier plan pour le moment. «J’aimerais mettre sur pied un spectacle de cinéma muet pour enfanst, parce qu’ils réagissent beaucoup. En même temps, je leur ferais connaître l’origine du cinéma.» Et avant qu’il ne quitte pour un voyage de deux mois au pays de Bollywood, les cinéphiles pourront le voir une dernière fois derrière son piano le 2 décembre à L’Escalier.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués *