Non classéY’as-tu d’la bière icitte?

Charles-Éric Blais-Poulin13 novembre 20095 min

Percée des micro-brasseries au Québec

Cheers, salud, kampai, nazdravy, prosit. Partout dans le monde, les occasions sont nombreuses pour cogner la bouteille. Et quand vient le temps de trinquer, les bières québécoises s’illustrent parmi les meilleures et les plus diversifiées du globe. Santé!

Photo : Philippe-Vincent Foisy

Molson, Labatt, Molson, Labatt… En 1980, les réfrigérateurs des dépanneurs offraient peu de choix aux Québécois pour estomper leur soif. Moins de trente ans plus tard, la créativité des micro-brasseurs de la Belle Province est à l’image du houblon dans le moût: en pleine ébullition.

«Je suis convaincu que les meilleures bières sont au Québec, autant pour la variété que pour la qualité», note d’emblée le chroniqueur et biérologue Mario D’Eer. Supérieures aux pilsners de Belgique, aux ales d’Angleterre et aux noires d’Irlande? «Ces pays brassent une grande sélection d’excellentes bières, répond-il, mais elles sont souvent uniquement inspirées par les traditions du pays. Au Québec, les brasseurs ont une grande curiosité et observent les techniques de partout dans le monde.»

Mario D’Eer, qui a rédigé plus d’une dizaine d’ouvrages, dont l’Atlas mondial de la bière et Le guide de la bonne bière au Québec, estime que le comportement des consommateurs québécois favorise l’expression de bières de caractère. «Les Québécois ne sont pas seulement parmi les plus grands buveurs du globe, ils sont aussi très infidèles. Même si une bière leur plaît, ils voudront toujours goûter à d’autres produits. Une curiosité qui pousse les micro-brasseries à innover constamment.»

Les micro-brasseries, qui préparent des bières à petite échelle contrairement aux brasseurs industriels, ont d’ailleurs explosé ces dernières années au Québec et particulièrement dans la métropole. Depuis que la première taverne de type artisanale, le Cheval Blanc, s’est installée à Montréal en 1986, une vingtaine de lieux similaires se sont joints à l’aventure brassicole. À la grandeur du Québec, environ soixante établissements concoctent des bières originales et stylisées.  

Une bière signée

Le Dieu du Ciel, sur l’avenue Laurier, a récemment été choisi meilleur pub du monde entier sur le site ratemybeer.com. Ouverte en 1998, la brasserie est devenue un incontournable pour les «biérophiles». Yannick Marcoux, qui y sert la pinte depuis trois ans, remarque à quel point l’endroit est prisé dans l’univers brassicole. «Chaque année, plusieurs de nos bières reçoivent des prix et de plus en plus de touristes font un détour par Montréal expressément pour découvrir nos produits.» Mais les Américains, les Ontariens et les Québécois peuvent désormais apprécier le savoir montréalais sans se déplacer, puisque les bières du Dieu du Ciel voyagent maintenant en bouteille.

Quel est le secret de ces recettes qui font saliver les papilles des critiques les plus sévères? «Faire une bonne bière, c’est allier créativité et savoir, explique le serveur. Le maître-brasseur du Dieu du Ciel, Jean-François Gravel, en fait la démonstration depuis onze ans. Contrairement à plusieurs micro-brasseries qui utilisent des levures en vente sur le marché, il a créé ses propres levures. Ça confère un goût unique à ses bières.»

Malgré des influences internationales fortes, les alchimistes du houblon et de l’orge ont réussi à doter la Belle Province d’une personnalité brassicole singulière, avance Mario D’Eer. «Depuis cinq ou six ans, plusieurs bières ont une identité toute québécoise, notamment caractérisée par l’utilisation d’épices du terroir.»

Les goûts se discutent

Depuis six mois, le dépanneur montréalais Au coin Duluth a délaissé plusieurs bières industrielles au profit des bières artisanales du Québec. Son gérant, Yan Cloutier, a senti l’engouement croissant de ses clients pour les bières brassées par des petites entreprises novatrices. Plus de 350 variétés de cet élixir précieux se partagent désormais les réfrigérateurs du commerce. «Nos bières proviennent de plus de trente micro-brasseries, que ce soit de l’Île d’Orléans, de Charlevoix ou du Lac Saint-Jean. Les amateurs de bières de Montréal peuvent maintenant goûter les bières des régions sans se déplacer», se réjouit le gestionnaire qui organise des dégustations sporadiques dans son dépanneur du jeudi au samedi.

Selon lui, un vent de changement souffle sur les habitudes de consommation des Québécois, qui ont longtemps choisi les grandes marques industrielles sans se poser de questions. «Les gens choisissent leurs bières avec plus d’attention.» Un constat que partage Yannick Marcoux. «Dans les dernières années, on a assisté à la naissance de plusieurs brasseries artisanales et à l’ouverture de pubs qui restreignent leur sélection aux bières de micro-brasseries. La réception est excellente. Aussi, Unibroue et Boréal, à leur façon, ont fait beaucoup pour inviter les gens à boire autre chose.»

Yan Cloutier, dont le commerce est situé tout près des nombreux restaurants de l’avenue Duluth à Montréal, observe un autre changement dans les coutumes des Québécois. «De plus en plus, nous vendons de la bière à des clients qui vont manger dans des endroits « apportez votre vin ». Les bonnes bières peuvent désormais accompagner les repas au même titre que le vin. C’est un phénomène assez nouveau.»

Selon Mario D’Eer, le marché des produits de micro-brasseries, qui occupe environ 7% des ventes totales de bières au Québec, est loin d’être saturé. Des dizaines de nouvelles micro-brasseries essaieront de briller elles-aussi sur la voie maltée dans les prochaines années. Tandis que la plupart voudront perfectionner l’art de brasser la sacro-sainte potion houblonnée, d’autres auront davantage flairé l’odeur de l’argent. «Le marché est favorable, plusieurs Québécois n’ont pas encore totalement développé leur goût pour la bonne bière et une minorité de brasseurs mal intentionnés en profitent», déplore le critique.

Mais ce n’est pas une raison pour revenir à la grosse Laurentide tablette. «Les bières industrielles sont pas toutes mauvaises. Mais elles sont souvent tellement fades et insipides», déplore Mario D’Eer. Yannick Marcoux ne le contredira pas. «Les bières de Molson et compagnie sont plutôt ternes. Ce que Molson fait de mieux, c’est être propriétaire du CH… et encore», rigole-t-il.

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