Non classéParole de paria

Valerie Ouellet21 avril 20096 min

Photo: Jean-François Hamelin 

 

Après cinq ans d’absence, le cinéaste marginal André Forcier replonge le Québec au cœur du duplessisme avec Je me souviens. Regard sur le parcours d’un combattant qui aime le cinéma, sans compromis.


 

Dès les premières minutes de Je me souviens, une voix éraillée, presque douloureuse, lente et appliquée comme l’écriture d’un élève assidu, accompagne l’image d’une famille heureuse qui flotte sans souci sur une rivière d’Abitibi. Cette voix est celle du personnage Louis Sincennes, fils d’un syndicaliste militant durant les années noires de Maurice Duplessis. C’est aussi celle d’André Forcier, qui s’est risqué pour la première fois à la narration à l’occasion de son douzième long métrage.

«On a beaucoup parlé du duplessisme après la Révolution tranquille, mais on a complètement occulté le mouvement communiste. On a oublié que le Québec a élu par le passé plusieurs députés de cette allégeance. Il y avait une importante présence communiste au sein des syndicats durant les années 1950. À l’époque, l’État, le clergé et le patronat mangeaient à la même auge.» Pour son premier film d’époque, celui qui réinvente le monde, caméra au poing, revoit l’histoire du Québec à sa manière.

Même s’il se réapproprie une ère, André Forcier hésite à qualifier sa dernière œuvre de cinéma engagé. «Faire un film c’est toujours s’engager. Le cinéma engagé, je ne suis pas le seul à en faire, mais mon cinéma n’est pas extrêmement nationaliste. Je vois un fort parallèle entre mes personnages qui vont nulle part en 1950 et le Québec qui va nulle part maintenant. On vote fédéraliste à Québec, séparatiste à Ottawa. Ça m’étonne parce qu’il y a une force de créativité incroyable et on n’est pas capable de ramasser nos énergies pour être clair sur notre devenir. J’ai voulu aborder une réflexion en ce sens.»

 

Parcours de combattant

Après le fiasco financier des États-Unis d’Albert et l’accueil plutôt froid réservé à La Comtesse de Bâton Rouge, Je me souviens semble marquer la fin d’une longue traversée du désert pour André Forcier. «C’est normal que certains de mes films marchent moins bien que d’autres. Il faut se faire une carapace parce que sinon, t’as plus l’énergie pour continuer.» Vu par plusieurs comme le plus grand cinéaste québécois du moment à la sortie du Vent du Wyoming en 1994, le cinéaste a pourtant erré à plusieurs reprises dans le labyrinthe gouvernemental, à la recherche de financement.

Frustré par ses démarches infructueuses, il ne se fait pas prier pour dénoncer l’attitude des producteurs et distributeurs québécois. «Les subventions de la SODEC pour l’aide à l’écriture d’un scénario sont beaucoup plus importantes si on s’est déjà acoquiné un distributeur. C’est symptomatique. Si tu te lances dans un projet sans distributeur, c’est sûr que tu auras moins d’argent. C’est une sorte de nivellement par le bas.»

Cinéaste atypique, André Forcier concède que son univers onirique et ses dialogues poétiques se démarquent des productions québécoises grand public. À travers l’œil de Forcier, les orphelins deviennent chiens guides, les syndicalistes légionnaires romains et Némésis, une petite fille muette, se met soudainement à parler le gaélique dans Je me souviens.

Et c’est pour le mieux, croit-il. «Je suis un peu tanné de cette tendance-là, au Québec, à regarder en arrière, soit dans le passé ou le passé immédiat. Je serais mal à l’aise de partir d’une histoire qui n’est pas inventée. C’est moi qui me mets des barrières que je ne devrais peut être pas me mettre. Je pourrais le faire, mais avec tout ce que j’ai dit sur les gros producteurs et distributeurs, qui sont tout simplement des gérants de fonds institutionnels, ça m’a isolé de la meute.»

Échaudé par ses expériences stériles avec les divers programmes de subventions, le fondateur des bien nommées Productions du Paria s’en remet uniquement à lui-même. «Je n’ai jamais attendu de financement pour tourner. Je crois que ceux qui tournent sans financement ont raison. L’avenir leur donnera raison.» L’indépendance a toutefois coûté très cher au cinéaste. Et il le regrette parfois, avoue-t-il, après une longue pause et une grande gorgée de café. «Ma femme et moi avons presque entièrement autofinancé un film qui a coûté 1,25 million de dollars. Nous avons vendu notre maison et tout ce qui nous restait d’avoirs pour payer l’équipe de tournage. Pour l’instant on vit là, en ne sachant pas si dans six mois on y sera encore. En fait, je me demande ce que je ferais si c’était à refaire.»

Il a beau se poser la question, André Forcier sait qu’il ne pourrait se passer du plaisir de tourner. «J’aimerais pouvoir arrêter de faire des films, mais je ne crois pas être capable», confie celui qui a passé ses jeunes années à errer dans les studios de montage et à bumer de la pellicule.

 

Le besoin de créer

Un film d’André Forcier transpire la littérature, la créativité. La poésie et les métaphores fusionnent avec l’image dans l’écriture du cinéaste québécois, pour le grand plaisir de ses irréductibles amateurs. Il envie d’ailleurs la liberté des écrivains. «Les auteurs peuvent se permettre plus de choses dans leur processus créatif. Le cinéaste est beaucoup plus limité. Un moment donné, tu deviens réaliste. Tu es toujours limité par les fonds dont tu disposes.»

S’il imprègne la pellicule plutôt que le papier, le travail du dialogue demeure au cœur de l’œuvre d’André Forcier. «Pour moi, le plus grand dialoguiste est Jacques Prévert. Si on regarde comment Prévert écrivait, il était très loin de la langue parlée et on s’en câlissait! Aujourd’hui, plus t’es près de la langue parlée, plus ça sonne vrai.» Parmi ses autres influences, André Forcier cite les cinéastes F.W. Murnau, François Truffaut, Luis Buñuel, l’anarchiste français Jean Vigo et le duo comique Laurel et Hardy.

Des artistes aux univers riches, foisonnants, comme celui qui habite la tête d’André Forcier. «Il y a toujours une atmosphère ou un embryon d’histoire avec lequel mon esprit flirte. Tu vois ici, on est dans un quartier ouvrier. Il y a des cordes à linge partout, il n’y en a pas dans les beaux quartiers. Il y a une proximité des gens ici, c’est presque italien.»

Dehors, Toutoune, une immense chienne frisée, bondit de joie sur le perron dès qu’elle aperçoit son maître. Aussitôt sorti devant sa cour, le regard du cinéaste s’illumine. «J’ai eu un flash l’autre fois. Une tondeuse manuelle. Autour, on voit de plus en plus d’enfants, des paumés. Ils tondent le gazon des riches avec pour ne pas que ça fasse de bruit. Je vois une femme riche qui loue une corde à linge dans le quartier pauvre pour étendre son linge, parce qu’elle aime ça… Mon Dieu, je vous en dis beaucoup!»

En regardant les cordes à linge bariolées qui s’entrecroisent dans la cour de cet infatigable conteur, on a presque l’impression de regarder directement dans son esprit, cette mine d’idées d’où surgissent les plus beaux récits.

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