Non classéBouquins lancés à la mer

David Riendeau10 mars 20094 min

Illustration Marc Larivière 

Un livre abandonné dans un café, un autre laissé sur un banc de parc. Le jeu du passe-livre se résume à confier un bouquin aux bons soins du hasard. Ses adeptes, qui ont pour terrains de jeux les endroits publics, se comptent aujourd’hui par centaines de milliers dans le monde.


Une femme dans la quarantaine arpente les allées du carré Saint-Louis. Le choc de ses talons sur le pavé résonne à une cadence rapprochée. La mystérieuse promeneuse jette de petits regards furtifs de tous les côtés. Arrêtée devant un banc autour duquel pépient quelques pigeons, elle sort de son sac un livre de poche. Sa main caresse nerveusement la couverture du roman qui lui a procuré de si vives émotions. Le cœur battant, elle observe les alentours. À sa gauche, un vieillard à la mine sombre fixe le sol. À droite, une fillette poursuit des écureuils. Personne ne la regarde; la dame dépose le roman et repart en vitesse. Ni amoureuse transie, ni folle égarée, cette femme est une adepte du passe-livre, un mouvement ludique qui propose de «libérer» des livres dans la ville.

«C’est un jeu un peu stressant, raconte la passeuse Karine Jean-François. Tu espères que ton livre ne sera pas jeté aux poubelles, ou qu’il ne se retrouvera pas entre les mains de quelqu’un qui n’aime pas lire.» L’étudiante à la maîtrise en droit à l’Université de Montréal pratique le passe-livre depuis quelques années, principalement par envois postaux à ses amis, mais aussi en semant des romans dans les parcs ou les cafés. «Je choisis des œuvres susceptibles de plaire à ceux qui les trouveront», raconte-t-elle. Cette bibliophile avertie a pris connaissance du passe-livre en 2003. «Un article dans La Presse invitait la population à se changer les idées en échangeant des livres, se souvient-elle. L’idée était géniale.»

Le mouvement du passe-livre, aussi connu sous le nom de bookcrossing, s’articule principalement autour d’une communauté virtuelle fondée en 2001 par l’Américain Ron Hornbaker, un passionné de traque d’objets. Le site Web a connu une certaine popularité après la parution d’un article dans Book Magazine l’année suivante. Aujourd’hui, le regroupement bookcrossing revendique plus de 750 000 membres dispersés dans 130 pays. Les passeurs peuvent enregistrer sur le site le code ISBN et l’emplacement des livres qu’ils ont libérés. Par après, ils suivent leur trace par l’entremise des informations fournies par les membres qui les trouvent. Certains romans sont ainsi passés dans les mains de dizaines de lecteurs, voyageant de l’Australie jusqu’au Royaume-Uni, faisant escale en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis.

 

Des livres et des hommes
Si plusieurs passeurs apprécient suivre sur Internet le périple de leurs livres, certains préfèrent confier leur sort au hasard. «C’est comme jeter une bouteille à la mer», compare Richard Lachance, professeur de français au Cégep du Vieux Montréal. Ce féru de littérature se plaît à penser que les livres trouvés sur notre route influencent notre vie. «Ils peuvent se présenter sur notre chemin et nous dicter la voie à suivre dans un moment d’hésitation.»

Richard Lachance a initié à quelques reprises ses élèves au passe-livre pour les sensibiliser aux joies de la lecture. Les étudiants devaient apporter en classe un roman et expliquer pourquoi il était important à leurs yeux avant de le libérer en ville. «Un livre mis au programme est automatiquement saboté parce qu’il est obligatoire. Les jeunes ne voient plus dans la lecture un plaisir, mais une tâche.»

Le côté mystérieux du bookcrossing a aussi charmé Bertrand Gervais, auteur et professeur au Département d’études littéraires à l’UQAM, dont le prochain roman mettra en scène un passeur. «Avec le mouvement du passe-livre, l’œuvre littéraire apparaît comme une énigme plutôt qu’un produit culturel. J’ai l’impression que c’est le livre qui vous trouve et non le contraire.» Le romancier a voulu lui-même tenter l’expérience en abandonnant sur un banc public Moon Palace de Paul Auster. «J’éprouvais une certaine fébrilité à savoir s’il n’allait pas être considéré comme perdu. Quand je suis retourné à l’endroit où je l’avais laissé, il n’y était plus».

Selon Bertrand Gervais, le passe-livre ne peut prendre vie qu’en ville, où les espaces publics sont assez nombreux et où le geste demeure anonyme. «Si vous êtes le seul amateur de lecture dans votre village et que vous déposez un livre sur un banc, il se pourrait fort bien que celui qui le trouve vous le ramène», fait-il valoir avec humour. Il voit dans ce courant un retour de l’individu au collectif sous une forme simple et poétique. «Ce petit geste peut ensoleiller la journée d’une personne. Le monde n’est plus gris, les passeurs de livres sont là!»

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