« Il n’était peut-être pas fait pour vivre », « rien n’arrive pour rien », « de toute façon, tu as déjà un enfant ». Voici quelques exemples de phrases entendues par des femmes qui traversent un deuil périnatal. Le tabou perdure, selon certaines d’entre elles, même si chaque année, près de 23 000 familles québécoises perdent un enfant pendant une grossesse ou peu après la naissance.
« Je suis une usine défectueuse à bébés », déplore l’animatrice Marie-Josée Gauvin, qui a traversé plusieurs deuils périnataux. Elle a vécu deux fausses couches et a perdu sa fille Charlotte, alors que celle-ci n’avait que trois mois. Mme Gauvin affirme avoir reçu beaucoup plus de soutien lorsqu’elle a vécu le décès de sa fille Charlotte que lorsqu’elle a eu ses deux fausses couches.
Plusieurs personnes ont de la difficulté à comprendre comment une mère peut avoir de la peine pour un être qu’elle n’a jamais connu, explique Marie-Alexia Allard, psychologue et professeure au département de psychologie de l’UQAM.
« Ça peut faire six mois qu’on porte un bébé dans son ventre, mais trois ans qu’on le porte dans sa tête », soutient la psychologue.
Pour Mme Gauvin, faire un bébé, c’est d’abord le faire « dans son cœur ». Elle est d’avis qu’une femme « peut être maman avant même de voir les deux barres sur le test de grossesse ».
La culpabilité qui frappe de plein fouet
Perdre un bébé, « ça vient avec un élan de culpabilité dégueulasse, raconte Marie-Josée Gauvin. Tu as l’impression que c’est de ta faute. »
Mme Gauvin est l’idéatrice du documentaire J’ai perdu mon bébé, paru en 2022. S’impliquer dans ce projet avec d’autres personnes qui ont vécu ce type de deuil a été bénéfique pour elle. « Ça m’a vraiment enlevé un tabou, une culpabilité, puis ça m’a donné un sentiment d’appartenance », dit-elle.
Lorsqu’une mère accouche, elle se fait généralement féliciter. Ainsi, lorsqu’une femme perd son enfant, elle a tendance à le vivre comme un échec, constate Chantal Verdon, infirmière depuis plus de 30 ans. « Elle se sent coupable, car elle a l’impression de ne pas avoir réussi quelque chose », explique la professeure en sciences infirmières à l’Université du Québec en Outaouais.
Selon celle qui a une expertise en périnatalité, même si environ une grossesse sur cinq au Canada n’arrive pas à terme, le deuil périnatal est encore un sujet sensible. À son avis, les gens n’associent pas la naissance à la mort. L’aspect tabou vient de cette contradiction, dit-elle, et du fait que la société « ne sait pas comment réagir » face à ces familles endeuillées.
Au-delà du protocole
« Je n’ai jamais autant côtoyé la mort qu’en périnatalité », affirme Mme Verdon, un trémolo dans la voix.
« Même si, pour moi, c’est un peu mon pain quotidien de [voir des fausses couches], j’essaie de me répéter que pour [ces femmes], c’est une situation particulière », explique la Dre Marie-Catherine Lamoureux, cheffe du service d’obstétrique de l’hôpital Pierre-Boucher à Longueuil.
« Il faut être un peu le chef d’orchestre de manière neutre et objective pour s’occuper du côté médical et de la sécurité. Mais, on a beaucoup de peine pour les familles qui traversent ça », raconte la médecin spécialisée en obstétrique et gynécologie.
Chantal Verdon explique qu’il y a souvent un aspect très protocolaire lorsque les mères vivent une fausse couche à l’hôpital. « Je ne pense pas que la déshumanisation des soins, c’est parce que [le corps hospitalier] ne trouve pas ça important. Je crois plutôt que c’est par maladresse », précise l’infirmière.
Mme Verdon mentionne que les professionnel(le)s de la santé « apprennent un langage très médical ». Lorsqu’ils et elles doivent faire preuve d’empathie et de sensibilité envers une mère endeuillée, ça peut être plus complexe, selon elle.
« Pendant une perte, ça peut faire toute la différence, comment une femme est accompagnée par les médecins et les infirmières et quels mots sont choisis », souligne Florence Tilch, intervenante en deuil périnatal pour Les Perséides, un organisme qui offre du soutien pour les personnes vivant ce deuil.
Les bras vides, mais le cœur lourd
« Dans les groupes de soutien, souvent, les personnes ont besoin de partager toutes les phrases insensibles qu’elles ont entendues et qui invalident leur vécu », affirme Mme Tilch.
L’intervenante mentionne que ces groupes sont importants, car ils permettent de « briser la solitude » et de montrer à ces gens « qu’ils ne sont pas seuls » à vivre ce drame. Florence Tilch considère qu’il est primordial de sensibiliser l’entourage et le corps médical au deuil périnatal, pour briser le tabou.
Ce qui est difficile avec cette épreuve, c’est que les parents qui la vivent n’ont aucun « souvenir tangible auquel se rattacher », car ils ou elles n’ont pas ou peu connu l’enfant, affirme la psychologue Marie-Alexia Allard. Ainsi, « on en parle beaucoup comme d’un deuil invisible », soutient la professeure à l’UQAM.
Selon Marie-Josée Gauvin, il devrait y avoir une ligne téléphonique spéciale pour accompagner les mères qui vivent une fausse couche chez elles, « plutôt que juste une personne [non spécialisée] qui nous dit de flusher la toilette ». Ainsi, les femmes endeuillées auraient moins l’impression que leur peine est banalisée, croit-elle.
L’animatrice rappelle que perdre un bébé en période périnatale, c’est essentiellement « vivre le deuil de la vie que tu as imaginée pour cet enfant-là ».



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