À travers le parcours du psychiatre et militant indépendantiste Frantz Fanon, le film biographique Fanon propose une représentation culturelle et historique sincère, quoique trop théâtrale, de l’Algérie des années 1950.
Une saga entière de trois films serait sûrement nécessaire pour relater le parcours d’un précurseur comme Frantz Fanon. Au cours de sa vie, le Martiniquais de naissance a été soldat dans l’armée française, psychiatre réformateur en Algérie ou encore écrivain anticolonialiste reconnu par ses pair(e)s. Le récit fait le choix de s’ancrer en 1953, peu avant la guerre d’Algérie (1954-1962), dans l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, où Frantz Fanon, fraîchement nommé psychiatre en chef, tente de faire entendre sa vision progressiste au sein d’une société coloniale marquée par la montée du conflit franco-algérien. Un travail qui alimentera son plus célèbre ouvrage : Les damnés de la Terre.
Le long-métrage expose dès son ouverture la manière dont le racisme gangrène la société algérienne. Les Algérien(ne)s étant considéré(e)s comme une « espèce primitive » par les colons français dans le film, le public est plongé dans un contexte de ségrégation raciale. Fort de ce constat, Frantz Fanon, alors psychiatre, mène deux combats parallèles. Le premier : donner de meilleures conditions de vie à ses patient(e)s algérien(ne)s traité(e)s comme des détenu(e)s arriéré(e)s et menaçant(e)s pour la société. Le deuxième : prendre part à une résistance émergente antiraciste. Ici, le public est amené à comprendre que le film réfère au Front de libération nationale, ce parti politique indépendantiste algérien apparu en 1954.
Un goût pour l’histoire
À travers ses propos et ses images, Fanon propose différents niveaux de lecture du conflit entre les colons français et le peuple algérien. Le réalisateur Jean-Claude Barny rappelle constamment au public que les victimes de ces événements sont multiples. D’un côté, le peuple colonisé qui subit le racisme systémique émanant des structures sociales, illustré par l’assimilation forcée et les violences physiques dont ont été victimes les Algérien(ne)s.
D’un aspect plus psychologique, le film rappelle également que les personnes qui tiennent les fusils sont parfois les pantins d’une structure raciste plus puissante, comme l’incarne le personnage du sergent Roland à travers son évolution.
Ces deux aspects du récit marquent également l’utilisation d’un vocabulaire différent selon les camps. Quand l’un parle d’acte de résistance, l’autre parle d’attentat. Par cette nuance lexicale, Jean-Claude Barny assume une lecture plurilatérale du conflit.
Partiellement réussi
Avec cette volonté sincère de réaliser un film fidèle à l’histoire du peuple algérien, le réalisateur s’applique à mettre un point d’honneur sur la culture et les traditions de ce pays. Tant par les vêtements et les coutumes que par les chants, la nourriture ou même les paysages, Fanon propose une véritable immersion dans ce qui constitue la culture algérienne des années 1950, à la fois dans sa mise en scène que dans l’expérience sensorielle proposée.
Cette découverte de cette culture maghrébine se transmet par une bande sonore jazz associée subtilement aux sons de l’oud, un instrument à cordes typique des pays arabes. Cette musique se joint poétiquement à l’image et aux visuels du film. Elle se met également au service du personnage de Frantz Fanon, accompagné de manière récurrente par une trompette, modélisant ainsi sa psyché, ses réflexions et ses écrits.
Néanmoins, alors que le propos du film est sa plus grande qualité, sa mise en scène est parfois sa plus grosse carence si on retire l’aspect culturel, a pu constater le Montréal Campus. Outre ses choix de cadrage très classiques et peu inspirés, il est possible de reprocher aux comédien(ne)s dans certaines scènes un jeu trop théâtral, à côté de la réalité cruelle que souhaite tant incarner le long-métrage. Des acteurs ou actrices trop peu expérimenté(e)s pour ce genre de rôle ou des dialogues trop caricaturaux, le rendu projeté à l’écran rompt avec l’harmonie que souhaite incarner le récit.Malgré certains défauts, on ne peut qu’y voir une volonté sincère de respecter l’histoire et de rendre hommage à ce personnage important dans la francophonie et dont les écrits restent encore des références dans la réflexion anticolonialiste contemporaine. Le narratif présenté dans Fanon montre un homme souhaitant avant tout s’attaquer à la structure de la société plutôt qu’à l’humain, s’affranchir de tout préjugé identitaire pour trouver l’égalité dans un monde divisé.



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