tremblements : une réflexion poignante sur l’éthique du travail humanitaire

Le temps d’une soirée, le récit brutal et vulnérable de Marie, interprété par la comédienne Debbie Lynch-White, interdit à ses auditeurs et ses auditrices de détourner le regard des réalités déchirantes qui se trament de l’autre côté de l’océan.

Le mandat que s’est donné l’équipe de l’Espace Go est audacieux. La pièce tremblements, écrite par Christopher Morris et traduite de l’anglais par Maxime Allen, aborde des sujets délicats entourant le travail humanitaire. 

C’est grâce à une subtilité, tant au niveau de la production que du jeu d’acteur, que la pièce arrive à présenter le récit de manière juste et sensible. « On a travaillé super fort, je suis très fière du projet. Je trouve Debbie extraordinaire, je suis en confiance et je sais qu’elle va bien porter le spectacle », note la metteuse en scène Édith Patenaude en entrevue avec le Montréal Campus avant le spectacle.

Le texte s’inspire de la première mission pour Médecins Sans Frontières (MSF) de l’infirmière Liza Courtois, que l’auteur a accompagnée avant, pendant et après son périple. La pièce incarne l’impact parfois vertigineux d’une mission sur la psyché d’une personne qui travaille dans l’humanitaire. Il fallait faire preuve de courage afin de croire en un texte qui aurait pu être mal reçu par le public. Debbie Lynch-White livre un monologue qui reste bouillant du début à la fin. Elle réussit à incarner d’une main de maître une réalité qui est perçue comme taboue : ceux et celles qui aident ont aussi besoin d’être aidé(e)s. 

L’audace de la pièce se ressent aussi dans les choix simples de mises en scène et dans le fait d’aborder la culpabilité blanche dans un contexte d’aide humanitaire. Il fallait faire preuve de délicatesse, sans pour autant tenter d’adoucir ce qui se passe vraiment dans le cadre de telles missions. C’est mission accomplie pour l’équipe de l’Espace Go. 

Abandonner les codes de la mise en scène

Édith Patenaude confie que la sincérité du texte a eu un impact prononcé sur le processus de création de la pièce. La metteuse en scène explique qu’elle a dû remettre en question tout ce qu’elle connaissait d’un processus de création traditionnel et prioriser la simplicité. 

Elle stipule que tout artifice dans la mise en scène semblait dénaturer l’émotion du monologue de Debbie Lynch-White et de l’histoire portée par le texte : « Le spectacle exigeait que je le laisse être torrent, ravageant tout sur son passage avec une force obstinée. »

Lorsque les spectateurs et les spectatrices entrent dans la salle, c’est en effet un décor très sobre qui les accueille. Deux estrades se font face et en leur centre, une scène tournante trône. L’omniprésence du métal et la discrète fumée qui flotte dans l’air participent à créer une atmosphère presque étouffante. 

Les systèmes d’éclairages sont à découvert de chaque côté de la scène. Cet élément du décor, qui aurait pu être dérangeant pour le public, s’inscrit plutôt bien dans la direction artistique recherchée par l’équipe de production. Un peu comme le monologue intérieur drastiquement vulnérable de la protagoniste, le décor se met lui aussi à nu. 

À l’ouverture, il n’y a aucun rideau et aucune entrée en scène. La comédienne est déjà couchée sur le plateau tournant, s’agitant frénétiquement et se recroquevillant pendant que l’auditoire s’installe. Ce sentiment de détresse perceptible dès le début demeure présent tout au long de la pièce.

Prestation vertigineuse

Debbie Lynch-White livre une performance extrêmement poignante. Cette dernière déambule sans pause sur la plateforme tournante – parfois même à contresens – tout en incarnant le discours intérieur de Marie.

Son ébullition émotionnelle, tant dans la colère que dans la honte, s’intensifie tout au long de la pièce sans jamais se dissiper. La comédienne s’immerge complètement dans son personnage et incarne avec justesse la complexité de la protagoniste. 

Les divagations intérieures de Marie relèvent certaines contradictions qui existent dans le travail humanitaire. Comment aider une communauté dont on ne connaît pas les codes ? Comment peut-elle affirmer qu’elle aide s’il lui est interdit de procéder à un avortement, par exemple ? Un soin qui, pour elle, représente un droit fondamental, mais qui peut engendrer de plus amples conséquences juridiques ou sociales dans la vie de la personne qui reçoit l’intervention. Au travers des récits des deux missions de Marie pour MSF, on la regarde tenter de faire la paix avec la reconnaissance de ses propres privilèges. 

Ironie inévitable

Force est d’admettre qu’en allant visionner cette pièce, le public se trouve lui aussi déchiré par la culpabilité que vit la protagoniste. Installé(e) confortablement dans un siège, il est facile d’être ému(e) par une triste réalité qui se déroule quotidiennement de l’autre côté de l’océan. 

tremblements est aussi un dépouillement de l’humain et de toutes les contradictions qui l’habitent. C’est une histoire qui invite le public à se regarder lui-même. Une histoire qui demande de réfléchir à quels récits méritent une attention dans l’espace public. 

C’est une quête identitaire, un deuil, mais c’est surtout l’histoire des humains pour qui les récits choquants détaillés dans la pièce représentent un quotidien duquel s’échapper est impossible.

tremblements d’Édith Patenaude est présentée à l’Espace Go jusqu’au 2 décembre 2023.

Mention photo : Yanick Macdonald

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