Culture« back home » : cendres et pellicule

Thomas Emmanuel Côté28 novembre 20224 min

Comprendre le suicide de son frère adolescent : c’est le fil conducteur du documentaire expérimental back home de Nisha Platzer, présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) le dimanche 20 novembre dernier. Un film qui mêle art et deuil, qui mêle cendres et pellicule 16 mm.

Nisha Platzer avait 11 ans quand son frère Josh, 15 ans, s’est suicidé en 1999. Embêtée par des problèmes de santé en 2016, elle a dû rentrer dans sa Colombie-Britannique natale pour y recevoir des soins, elle qui avait refait sa vie à Montréal. C’est ce retour au bercail qui a marqué le début de sa quête personnelle pour mieux connaître son frère, qu’on suit tout au long du film.

Tourné pendant de nombreuses années, le long-métrage s’est construit peu à peu à travers des rencontres avec des ami(e)s et des proches de son défunt frère. C’est le meilleur de ces rencontres qui nous est présenté. « Je ne connaissais pas assez mon frère. [À sa mort], j’avais 11 ans et lui, 15. À ces âges, on vivait dans deux mondes différents. La proximité que j’ai pu développer en faisant back home est si significative pour moi », raconte Nisha Platzer.

Tout au long du film, le public ne peut que se sentir imposteur de se joindre, silencieusement, à cette quête hyperpersonnelle de la réalisatrice. Celui-ci assiste à la fois au retour à la vie de souvenirs précieux pour les ami(e)s de son frère qu’on rencontre, mais également à de grandes réflexions, tantôt médicales et tantôt sociales, sur le suicide et la dépression.

Le public est aussi emporté par le traitement très artistique du documentaire, qui juxtapose poèmes, reconstitutions de la vie de son frère et paysages du grand Vancouver. Ces derniers sont d’ailleurs, sans conteste, le décor des scènes les plus touchantes du film, lorsque sont dispersées dans plusieurs lieux les cendres de Josh, deux décennies après sa mort.

Loin du « film à message »

« Je ne voulais pas faire semblant d’avoir les solutions pour prévenir le suicide des adolescents, parce que je ne les ai pas. C’était important pour moi de ne pas faire un film à message ou un appel aux armes », explique Nisha Platzer. Ce choix lui a clairement permis de s’approprier le rythme et le ton de son documentaire et d’utiliser une palette narrative plus variée.

La réalisatrice ne ressent notamment pas le besoin de représenter exactement ce dont elle parle au public dans le film. « Considère ton public comme s’il était très intelligent. Tu n’as pas besoin de tout marteler par-dessus leur tête. Tu n’as pas non plus besoin de tout dire deux fois, pour l’œil et pour l’oreille », précise-t-elle. Elle choisit, à plusieurs reprises, d’utiliser l’abstrait, le flou et le ciel comme support visuel alors qu’elle plonge dans l’univers de son frère à travers sa narration. Cet effet ralentit le rythme du documentaire et donne aux spectateurs et spectatrices un peu de temps pour penser et pleinement absorber l’histoire crève-cœur. Platzer le justifie ainsi : « Puisqu’il y a beaucoup de lourdes conversations et de moments très émotifs, c’était nécessaire d’avoir des pauses dans lesquelles le public peut digérer ce qu’il vient d’apprendre ».

Une expérimentation technique et poétique

En plus d’oser opter pour une esthétique brumeuse dans un contexte documentaire, Platzer expérimente aussi avec les aspects techniques du film lui-même. Elle y incorpore notamment des pellicules Super 8 et 16 mm, des formats de film qui donnent un côté plus amateur et fait maison à l’image.

Ces pellicules ont été soumises par la réalisatrice à divers éléments symboliques liés à la vie de son frère. « J’y ai frotté des plantes des montagnes avoisinantes, j’ai trempé la pellicule dans l’eau salée [où il se baignait]. J’ai enterré pendant quelque temps la pellicule sur le bord du chemin de fer où il aimait marcher. J’ai aussi utilisé les cendres de mon frère directement sur le celluloïde. C’est d’ailleurs tout ça qui forme les textures qu’on voit à l’écran », mentionne-t-elle. Ces manipulations étaient, pour la réalisatrice, « une manière d’incorporer physiquement [son] frère dans la création du film ».

L’idée d’utiliser des pellicules 16 mm et Super 8 revêt aussi une symbolique particulière pour Platzer. « Apprendre la photographie a été une grande partie de mon processus de deuil après la mort de Josh. D’utiliser ces images [de pellicule physique] était donc, pour moi, quelque chose d’honnête et d’authentique », raconte-t-elle.

Mention photo : Melodious Image

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués *