CultureEntre les mots et les corps

Roxanne Lachapelle19 avril 20214 min

Dessins, photos, poèmes, slams : les formes sous lesquelles prend vie l’art érotique sont toutes aussi nombreuses que le nombre de pages Instagram qui en regorgent. Il est toutefois difficile de tracer la ligne entre l’art et la pornographie, et ainsi définir la place de ce type de contenu sur les réseaux sociaux.

Un contenu érotique, même s’il fait souvent naître une certaine excitation chez celui ou celle qui le regarde, n’est pas nécessairement pornographique. Pour la page Instagram @_washingdishes, qui publie des photos et courtes vidéos de corps nus et diversifiés, l’une des raisons poussant le collectif de la page à faire de l’art sensuel est son désir de « propager l’amour sous toutes ses formes. » Pour ces artistes, la limite entre la pornographie et l’art érotique se situe en partie dans l’intention d’en faire une pièce artistique ou non, et dans la manière d’aborder certaines thématiques.

Ainsi, comparativement à la pornographie, l’art sensuel permet d’explorer plus en profondeur la sensualité et l’intimité. « Si on définit la pornographie comme ayant pour but ultime l’excitation sexuelle, c’est en partie aussi ce que l’on vise avec certains projets, mais toujours en conservant une sensibilité et une vision artistique. En plus de l’excitation, nous visons aussi à toucher l’âme, le cœur et tous les sens », expliquent les artistes de la page.

Ces comptes, s’ils sont adorés par plusieurs, font aussi face à un lot d’incompréhension et de résistance. Pour plusieurs, « la sexualité est une affaire privée, et il y a un certain malaise [quant à l’idée de] la mettre dans la sphère publique », indique la professeure de sociologie à l’UQAM, Stéphanie Pache.

Traiter de sexualité est encore tabou dans l’art, surtout pour les femmes qui reçoivent souvent un jugement plus sévère que les hommes, explique celle qui est également chercheuse à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF). Stéphanie Pache précise que plusieurs personnes ont une image passive de la femme quant à sa propre sexualité, alors que celles qui sont actives dans leur sexualité, qui suscitent le désir, sous quelque forme que ce soit, sont perçues péjorativement.

Les enfants, les réseaux sociaux et l’art sensuel

Instagram regorge de personnes mineures qui ont accès aux différentes pages présentant de l’art érotique. La créatrice de @pourunex, une page offrant à la fois des photos et des poèmes érotiques, confie s’être beaucoup questionnée sur la possibilité que des jeunes consomment son art. Sans se censurer dans sa liberté artistique, elle affirme garder une certaine préoccupation quant à cet enjeu. Elle espère toutefois que ses poèmes puissent jouer un rôle qui, en plus d’être éducatif, permet d’émanciper les jeunes filles.  

« Par rapport aux mineurs […], il s’agit surtout d’avoir une éducation sexuelle, et ce qu’on appelle la “littératie à la pornographie” face à ces productions-là, c’est une offre qui n’est pas suffisamment développée dans les écoles », soulève la professeure Stéphanie Pache. 

Le collectif @_washingdishes définit sa page comme présentant du contenu artistique destiné aux adultes. Conscient(e)s qu’il est difficile d’avoir le contrôle sur ceux et celles qui fréquentent leur page, ils et elles espèrent que leur contenu puisse offrir une meilleure éducation sexuelle que la pornographie traditionnelle : « Une chose est sûre, à 16 ans, nous aurions préféré voir du contenu comme le nôtre pour nous sentir valides et avoir une meilleure relation avec la sexualité et notre corps. »

OnlyFans et l’art

Au-delà du contenu artistique présent sur Instagram, plusieurs pages d’art sensuel utilisent aussi la plateforme pour promouvoir leur compte personnel OnlyFans, une plateforme en ligne où l’on retrouve des photos et des vidéos, souvent à caractère sexuel, sous forme d’abonnement. C’est le cas de la créatrice de @pourunex qui offre des photos davantage osées, mais aussi un regard intime sur son art, publiant des poèmes plus poussés et des vidéos où elle lit ses textes.

« Je ne me considère pas pornographique […], mais même si [une personne] décide de partager du contenu uniquement sensuel, il y a quand même des gens qui vont y voir de la porno, surtout que les mentalités ne sont pas encore ouvertes à 110 % », explique la créatrice. Celle-ci espère par ailleurs que son art puisse amener les femmes à se libérer de la pression sociale qui pèse sur elles, notamment en s’appropriant leur corps.

Une illustration de Édouard Desroches | Montréal Campus

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