À la uneCultureLibérer la culture en prison

Naomie Gelper Naomie Gelper10 décembre 20175 min

Une radio, quelques livres sur l’étagère de la bibliothèque et la télévision commune, ce sont les principales ressources auxquelles les détenues ont droit lors de leur séjour derrière les barreaux. Puisque la création est rarement considérée comme une priorité en milieu carcéral, les exclues de la société ne disposent que peu d’occasions culturelles en prison.

« Dans un cadre répressif, oppressif et punitif, l’accès à l’art est vu comme une récompense », expose l’ex-détenue Geneviève Fortin. Celle qui étudie maintenant en travail social à l’UQAM peut témoigner de sa propre expérience : la culture n’est pas la priorité dans les centres de détention, où elle serait plutôt considérée comme un privilège.

« Quand on parle de créer en groupe ou de collaborer, ça n’a pas lieu d’être, car c’est trop amusant aux yeux des responsables des centres de détention », exprime l’étudiante en troisième année de baccalauréat, rencontrée à sa pause dîner.

RIDM en prison

Afin de contrer l’absence de culture en prison, les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) ont mis en place plusieurs projets en milieu carcéral. Depuis 2011, les RIDM comptent un jury composé de détenues de la prison fédérale de Joliette. « Il y avait une volonté aux RIDM de décloisonner le documentaire en l’amenant dans des endroits moins traditionnels, auprès de publics qui n’y ont normalement pas accès », explique la membre du comité de sélection, Charlotte Selb.

Celle qui a élaboré ce programme lorsqu’elle était directrice de la programmation des RIDM a toujours vu et vécu l’expérience comme un échange émotionnel. « Les spectatrices que nous avons rencontrées nous apportaient tout autant que nous leur apportions », exprime-t-elle.

Cinq prisonnières, tirées au sort parmi les volontaires, visionnent un film par semaine, pendant huit semaines. Le jury, composé de détenues, doit ensuite délibérer, puis élire un gagnant. « C’est plus le processus que le résultat qui est important, souligne la responsable du développement des publics des RIDM, Geneviève Pigeon. Ça leur permet de formuler leur propre pensée critique. » L’année dernière, le prix a été remis au documentaire Angry Inuk d’Alethea Arnaquq-Baril.

Les participantes s’ouvrent sur le monde grâce à cette expérience, d’après Charlotte Selb. « On essaie d’avoir des films de différents pays et de différentes cultures. On tente toujours de les sortir un peu de leur environnement », dit-elle.

Privilège ou nécessité ?

Ce genre de projet n’occupe néanmoins qu’une mince part du quotidien d’une personne en pénitencier, exprime l’ex-détenue Geneviève Fortin. La responsable des RIDM, Geneviève Pigeon, reconnaît du même souffle que le milieu carcéral est difficilement pénétrable. « Il y a très peu d’offres culturelles, car c’est très fermé au monde », soutient-elle.

La Société Elizabeth Fry du Québec, un organisme communautaire qui vient en aide aux femmes judiciarisées, reconnaît l’art comme un vecteur de transformation sociale. L’agente de développement à la Société Elizabeth Fry, Anne-Céline Genevois, remarque que les femmes ayant eu des démêlés avec la justice ont du mal à se détacher de leur délit.

Lorsqu’elle était en maison de transition, Geneviève Fortin a participé au projet Agir par l’imaginaire, une exposition d’œuvres interdisciplinaires créées à l’intérieur de différents établissements de détention. Ce projet artistique réalisé entre détenues et huit artistes professionnelles invitées en prison explorent le lien qui existe entre l’incarcération et la pauvreté économique, sociale, familiale, culturelle ou affective. Agir par l’imaginaire lui a permis de comprendre qu’elle n’était « pas seulement que le délit qu’elle a commis ».

C’est à la suite de ce projet que l’étudiante en travail social et d’autres participantes ont voulu continuer de donner une voix à ces femmes qui ont connu le milieu carcéral. En créant Art Entr’elles, Geneviève Fortin montre à ces femmes qu’elles ont une place dans la société.

À travers dix ans d’art communautaire, Anne-Céline Genevois a pu remarquer comment la pratique artistique a transformé le destin de participantes. « Ça montre vraiment qu’un projet du type d’Agir par l’imaginaire a eu un impact si intense sur le vécu des femmes, qu’elles ont décidé, à travers cette expérience, de changer de vie », exprime-t-elle.

Charlotte Selb croit que l’accès à la culture en prison ou ailleurs ne devrait pas être vu comme un luxe. « C’est quelque chose de fondamental, car ça permet de s’élever, de sortir de sa condition et d’aider à passer par-dessus des épreuves », revendique-t-elle. Geneviève Fortin est du même avis. « Avoir des projets, peu importe de quel type, qui permettent de valoriser l’estime personnelle et de penser à autre chose que la prison, ça favorise le bien-être », dit-elle.

Pourtant, l’ex-détenue sent que cette volonté n’est pas partagée par les intervenants des services correctionnels. « On pense moins à la sortie qu’à la gestion du risque, raconte-t-elle, en évoquant des programmes de gestion de la colère. On vise plutôt l’intégrité physique et matérielle des gens. Le reste, comme la culture, c’est du bonus », se désole Mme Fortin.

« Toutes les femmes vont sortir de prison un jour, alors on attend qu’elles développent un problème de santé mentale? », se demande l’ancienne détenue. À la suite de son expérience, rester saine d’esprit dans un environnement répressif était plus que difficile. Avoir accès à des projets, peu importe leur nature, permet de valoriser l’estime personnelle. « De penser à autre chose que la prison, c’est sûr que ça favorise le bien-être », soutient Geneviève Fortin.

Elle a décidé de poursuivre sa pratique après sa libération, car elle en avait vu les bienfaits en maison de transition. « Il faut quelque chose qui fait en sorte que tu t’accroches à l’extérieur et à ton bonheur », évoque l’artiste.

 

photo: MARTIN OUELLET MONTRÉAL CAMPUS

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