À la uneSociétéLa politique: entre amour et peur du peuple

Avatar Maude Petel-Légaré20 janvier 20174 min

Dans son plus récent ouvrage, Francis Dupuis-Déri dépeint un ensemble de concepts aux sens multiples afin de susciter une réflexion sur la démocratie en Occident. L’auteur propose également de nouveaux termes à ajouter au lexique politique, soit l’agoraphobie (la peur du peuple) et l’agoraphilie (l’amour du peuple).

Dédié aux érudits tout comme aux amateurs de politique, ce livre intitulé La peur du peuple, Agoraphobie et agoraphilie politiques est un mélange de citations de grands philosophes, de politologues, de chroniqueurs et d’histoires personnelles. « Ce qui m’a intéressé dans le livre, c’est de retracer l’histoire d’une opposition d’idées entre l’agoraphobie politique et ce que j’ai appelé l’agoraphilie politique », explique Francis Dupuis-Déri.

Il décrit son oeuvre comme une sorte d’histoire à la fois philosophique, historique et anthropologique. « Ces deux positions [la peur du peuple et l’amour du peuple] ne sont pas seulement des positions de principes, d’idées ou d’émotions, mais ce sont aussi des forces en lutte pour le bien politique, pour la constitution du régime et du contrôle des institutions », explique-t-il.

Il s’inspire de thèses philosophiques, politiques, féministes et de modes de vie de peuples autochtones de la côte est américaine, d’Afrique et d’Amérique latine.  Les « mouvements des places » dont le printemps érable au Québec, Nuit debout en France et le mouvement Occupy occupent une place importante au sein du livre.

Le Québec agoraphobe

Tous les partis politiques sont, selon lui, aussi agoraphobes puisqu’ils proposent un modèle issu du système parlementaire. « Par définition, les partis politiques sont l’opposé de l’agoraphilie, parce qu’il y a un vote pour des personnes qui vont prendre des décisions à notre place », déplore-t-il. Selon lui, pour se hisser au sommet, que ce soit au Canada ou en France, les élites qui gouvernent doivent être animées d’une forte passion du pouvoir et de la gloire.

Le philosophe et anarchiste Normand Baillargeon n’est pas en accord avec cette façon de voir. « La politique actuelle reflète très peu les intérêts du public, mais il ne faut pas tomber dans la généralisation hâtive. Manon Massé et Françoise David *, par exemple, sont loin d’être agoraphobes », réplique-t-il.

Toutefois, Québec solidaire n’échappe pas à la théorie selon Francis Dupuis-Déri. « Ils ne détestent pas le peuple, mais ils disent que le peuple a besoin d’eux pour arriver à ses fins. Ils sont agoraphobes, car ils n’encouragent pas le mode de fonctionnement autonome dans les mouvements sociaux, explique-t-il. De plus, ils mobilisent les gens pour qu’ils les aident à avoir des votes. La participation populaire a passé en fonction des échéances électorales. »

Selon le politologue, les agoraphobes ont différents types d’arguments pour défendre leur point de vue politique. Pour certains, lorsque le peuple est assemblé, il deviendrait irrationnel, tandis que pour d’autres, la dispersion de la nation et le règne de l’individualisme empêcherait la démocratie directe.  « L’agoraphobie politique moderne va dire: “peut-être que la démocratie directe est intéressante, mais la nation est trop grande et trop dispersée pour être assemblée”, explique-t-il. L’Homme moderne ne s’intéresse plus à la politique. Devoir participer aux prises de décision semble un fardeau pour lui. »

Il déplore d’ailleurs la définition actuelle de la démocratie aujourd’hui. « La démocratie c’est [le concept] selon lequel les gens se gouvernent eux-mêmes. Ce qu’on appelle aujourd’hui la démocratie est en fait des personnes qui sont élues et qui disent gouverner pour notre bien », rappelle-t-il.

Médias agoraphobes

Dans son livre, les médias ne passent pas inaperçue. Selon lui, plusieurs chroniqueurs utilisent un ton méprisant caractéristique de l’agoraphobie. « Ça, ce sont des commentaires qui expriment, selon moi, de l’agoraphobie. On a aussi cette idée que, quand les gens s’assemblent finalement, il y a toujours un risque que ça déborde. Que l’assemblée se transforme en émeute, par exemple », commente-t-il en rapport à la chronique de Christian Rioux La comédie du Grand Soir, parue dans le Devoir.

Cet ouvrage témoigne d’une lutte constante entre la peur et l’amour de la démocratie directe. Le militant et politologue ne laisse pas le lecteur sans mot, il critique et dénonce certains aspects de la société occidentale et tente d’apporter au lecteur une réflexion sur ce qu’est la « réelle démocratie », celle qui se trouve dans la rue.

* La députée et porte-parole de Québec solidaire a mis fin à sa carrière politique le 19 janvier 2017, pendant la rédaction de ce texte.

Photo: MAUDE PETEL-LÉGARÉ MONTRÉAL CAMPUS

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