À la uneSociétéDu risque en vente libre

Catherine Paquette22 janvier 20144 min

La consommation de la salvia divinorum est en hausse, mais les autorités persistent à fermer les yeux. Le produit naturel non-homologué reste en libre circulation sur le marché malgré les risques qui y sont associés. 

Au détour d’une boutique de courtepointes bon marché, Maurice* se tient prêt, derrière son comptoir rempli de pipes et de contenants marqués d’une feuille de marijuana. Au marché aux puces Mathers de Saint-Eustache, les clients sont nombreux à lui acheter de la salvia divinorum, une plante aux propriétés hallucinatoires. Bien que Santé Canada n’autorise pas la vente de cette substance à la popularité grandissante, il est facile de s’en procurer sur le Web ou en personne sans même devoir s’en cacher.

La salvia divinorum, aussi appelée sauge des devins ou maria pastora, peut être fumée, vaporisée ou chiquée, provoquant des réactions inattendues à chaque expérience. «C’est comme si tu appuyais sur reset et que ça prenait cinq minutes pour te remettre en marche», résume Jérémie*, qui affirme perdre complètement conscience lorsqu’il est sous l’influence de cette drogue. «Une fois, mon champ de vision a rétréci et il y avait des cercles de couleurs tout autour de ce que je voyais, comme dans les dessins animés», raconte-t-il.

Pour l’instant, au Canada, la salvia divinorum n’est qu’un produit naturel non-homologué. Les utilisateurs québécois sont surtout des adolescents et des jeunes adultes qui la consomment dans un contexte récréatif, évalue le spécialiste en activités cliniques au programme Dépendances du CSSS Jeanne-Mance Frédéric Maari. L’Enquête canadienne 2008 – 2009 sur le tabagisme chez les jeunes évalue à 5% le taux d’adolescents de 15 ans ayant consommé de la salvia divinorum au cours de l’année précédente. Selon la Loi sur les aliments et drogues, Santé Canada serait en mesure de punir les commerçants qui en font la vente puisqu’il est interdit de vendre une substance non-approuvée. «On prend des mesures pour rendre la salvia illégale», assure Sean Upton, de Santé Canada. L’organisme travaille depuis 2011 à inscrire la plante sur la liste des substances contrôlées de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances. Son site Internet avertit les Canadiens du risque associé à la plante, dont les effets à court et à long terme sur le cerveau sont encore inconnus. «La police ne surveille pas», indique Maurice, qui ignore même le statut juridique de la salvia divinorum.

Carrément buzzant

«Les effets de la drogue apparaissent immédiatement et de façon fulgurante, faisant vivre une expérience immersive intense», décrit le spécialiste Frédéric Maari. Le buzz se dissipe après quinze minutes, selon Jérémie. «C’est très difficile d’expliquer les effets ressentis et c’est différent chaque fois, ajoute-t-il. Ça ne fait pas peur, parce que ça s’en va très rapidement, même si ça laisse une impression d’engourdissement.» La concentration du produit ainsi que le nombre de fois qu’on en ingère en une journée peuvent modifier l’expérience pouvant aller jusqu’à la perte de conscience et la perte de mémoire. Contrairement aux vidéos inquiétantes qui circulent sur Internet, Jérémie n’a connu aucun épisode effrayant ni commis de gestes dangereux lors de ses trois expériences avec la drogue. «Les personnes qui envisageraient utiliser cette drogue devraient s’abstenir si elles ont déjà une certaine fragilité sur le plan psychologique», avertit cependant Frédéric Maari.

De multiples renseignements contradictoires circulent à propos de la salvia. Alors que Santé Canada prévient la population du danger de consommer une drogue dont les effets à long terme sont inconnus, certains sites Internet de vente consultés par le Montréal Campus vantent son caractère non-toxique et guérisseur. Des vendeurs affirment même en importer directement de la région d’Oaxaca au Mexique. Selon une étude réalisée en 2002 par la National Academy of Sciences des États-Unis, l’ingrédient actif de la drogue, la salvinorine-A, pourrait être utilisée dans le traitement de maladies qui se manifestent par des troubles de perception comme la schizophrénie ainsi que pour les troubles bipolaires.

Les études sont trop peu nombreuses pour confirmer scientifiquement le caractère non-toxique de la drogue que mettent de l’avant ses vendeurs. «Les effets se dissipent rapidement et la personne retrouve toutes ses facultés, souligne Frédéric Maari. Cela peut expliquer pourquoi on ne retrouve pas de cas qui se dirigent vers les services de santé appropriés.» L’agente d’information du CSSS, Caroline Denis, assure que le centre n’a jamais été confronté à une consultation concernant l’usage de salvia. «Le potentiel de dépendance apparaît comme étant faible compte tenu que la substance est un hallucinogène puissant dont l’effet est éphémère mais intense, comparativement à un stimulant comme la cocaïne ou à un dépresseur comme l’héroïne», explique la spécialiste.[one_half last=”no”][toggle title=”La drogue des devins”]La salvia divinorum est une plante de sauge semi-tropicale. «La plante est utilisée depuis la nuit des temps dans un contexte ritualisé dans certaines régions du monde. Le chamane guide l’expérience, aide la personne à interpréter les visions et donne un sens à l’expérience», résume le spécialiste en activités cliniques du programme Dépendances du CSSS, Frédéric Maari. Elle était utilisée par les indigènes Mazatecs, dans l’état d’Oaxaca au sud-est du Mexique lors de rituels et de voyages spirituels.[/toggle][/one_half]

Si la drogue est surtout consommée dans un contexte récréatif, elle laisse parfois un goût amer aux initiés selon Frédéric Maari. «Plusieurs vont tenter l’expérience une fois et seront quittes pour une bonne frousse.»

 

Photo: Seth Anderson, Flickr

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués *



À lire aussi