À la uneCultureCôté cour, côté Facebook

Avatar Catherine Paquette9 octobre 20134 min

Théâtre de nos vies, l’univers des médias sociaux prend d’assaut les planches. Entre didascalies et statuts Facebook, le jeu se camoufle sous le masque du virtuel, alors que 140 caractères branchent le théâtre au réel. 

Antidote 10

Sur trois écrans géants, des vidéos Youtube succèdent aux dialogues Chatroulette aussi rapidement qu’un clic de souris. Les souhaits de Bonne fête défilent, accompagnés des universels boutons «J’aime» et «Commenter». Si le iShow survole les possibilités de communication qu’offre le 2.0, de nombreuses pièces de théâtre mettent en scène les dérapes et les bons coups de ce monde virtuel, donnant le premier rôle à nos clics quotidiens. Reflet des transformations sociales, le théâtre actuel transforme le Web en vedette des planches.

Les médias sociaux bouleversent les rapports interpersonnels, ce qui transparaît inévitablement dans les milieux artistiques. «Les dramaturges développent leurs créations à partir du monde dans lequel ils vivent», évoque le directeur de l’École nationale de théâtre, Simon Brault. Les nouveaux modes de communication jouent donc différents personnages sur la scène, comme ils le font dans le quotidien du public. «Le théâtre peut illustrer le délire narcissique évident sur Facebook, où les gens se mettent en scène sans propos pertinent», constate le directeur. Le critique de théâtre Alexandre Cadieux donne pour exemple la pièce Cinq visages pour Camille Brunelle, du dramaturge Guillaume Corbeil. «C’est une pièce qui dit qu’avec les médias sociaux notamment, on a tous les moyens techniques de briller aujourd’hui. Et à force de vouloir nous démarquer, on finit par former une masse homogène», raconte-t-il. Pour projeter les personnages dans le monde réel, tous les dialogues de la pièce Dom Juan Uncensored, de Marc Beaupré, sont rediffusés en simultané sur Twitter par une secrétaire. «Quelqu’un, de n’importe où, pouvait suivre une partie de la pièce en direct», précise Alexandre Cadieux.

En ce qui a trait à la forme, le critique rappelle que l’évocation d’échanges qui se déroulent sur Internet nécessite recherche et originalité. «Quelqu’un assis à l’ordinateur, ça n’a rien de théâtral», illustre-t-il. Les dramaturges doivent trouver leur propre façon de représenter les rapports humains qui prennent vie sur la Toile. Leur désir de transmettre une partie de leur monde virtuel se traduit par la projection, de plus en plus utilisée dans les œuvres théâtrales.

Le iShow, présenté à l’Usine C en septembre dernier, se sert autant de l’écran d’ordinateur pour ajouter de l’ambiance au spectacle que pour faire réfléchir le public. Une fois au cœur d’une performance théâtrale où son utilisation est étudiée devant une centaine de personnes, Internet perd le caractère privé qu’on lui attribue parfois, expose la dramaturge du spectacle, Édith Patenaude. Comme s’ils étaient seuls devant leurs ordinateurs, les acteurs se baladent d’un réseau social à l’autre et présentent au public des rencontres faites en direct. «Il ne s’agit pas d’une critique, mais bien d’un portrait impressionniste», explique-t-elle. La performance reconstitue aussi des vidéos virales et surfe sur la pornographie, sans toutefois faire la critique de la Toile. Selon Édith Patenaude, il est encore trop tôt pour faire une évaluation de notre utilisation du Web. «Il est certain que la communication liée à nos écrans est une transformation sociale qui aura un impact, mais on ne sait pas encore à quel point», soulève-t-elle.

 

Jouer son double

À la manière d’une création théâtrale, les médias sociaux sont modelés par ce qu’on décide d’y représenter. «L’univers des médias sur le Web est en quelque sorte une réplique de nos vies, pense le scénographe de La mouette Jonathan Léo Saucier. On place des éléments de notre quotidien dans un monde qui se bâtit autour de notre réalité, mais qui est virtuel», observe-t-il. Par exemple, les internautes étalent leurs plus beaux attributs sur leur profil Facebook, où ils interagissent avec des gens qui agissent de la sorte également. C’est souvent cette double-vie que le théâtre, en lien avec les médias sociaux, tente de redéfinir à sa manière, en utilisant les écrans pour y projeter des éléments théâtraux. «L’utilisation d’Internet est d’autant plus présente dans les sujets des pièces que dans la forme», renchérit Jonathan Léo Saucier. Dans cette pièce, des projections vidéo feront partie de la mise en scène. «Il y aura des endroits cachés, qui seront filmés et projetés pour que le public voit l’action qui s’y déroule», révèle le scénographe.

Si les médias sociaux servent souvent de personnage, ils sont pour plusieurs un moyen de diffusion moderne et efficace, pense Simon Brault. «Le théâtre va rester le théâtre, projette-t-il. Il comporte plusieurs choix de mise en scène et porte sur l’instant même, mais il est d’abord et avant tout la réunion de plusieurs humains, comme le sont les médias sociaux.» D’après le portrait du monde virtuel que dépeint le iShow, la définition s’applique également à ce que permet Internet, qui est pour Édith Patenaude «le plus grand pays».

crédit photo: Jérémie Battaglia

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