CulturePeindre la vie en noir et blanc

Camille Carpentier15 février 20125 min

Immortaliser le monde qui l’entoure, c’est la mission que s’est donné George S. Zimbel. Depuis 70 ans, l’artiste et son appareil 35 mm s’appliquent à capturer l’éphémère.

«Please don’t pay attention to the music», dit George S. Zimbel en ouvrant la porte de son atelier situé sur le plateau Mont-Royal. Même à son âge, l’homme préfère travailler avec plus de décibels que trop peu. À 82 ans, le photographe paraît toujours en pleine forme. Malgré ses cheveux blancs et ses grosses barniques, sa voix forte et assurée indique d’emblée que son esprit est toujours vif.

D’innombrables photographies ornent les murs du petit appartement que George S. Zimbel a converti en atelier. Près de sept décennies de carrière sont enfermées dans des cadres. Au sol, appuyée contre le mur, Marilyn Monroe rigole, sa jupe soulevée par cette fameuse bouche d’égout. Sur les murs, des visages connus, d’autres moins. Plusieurs séries de photos aussi, surtout d’enfants. Les sujets sont multiples, le style est révélateur. Pas de doute, c’est bien l’antre de celui que l’on connaît pour ses célèbres clichés de Marilyn et de John F. Kennedy.
George S. Zimbel fait encore tout lui-même. De la photographie à l’imprimerie, tout passe par ses mains expertes. Dans sa petite chambre noire, il y a encore un agrandisseur des années cinquante. «Il marche encore», assure le photographe avec fierté, tout en avouant se servir de celui à la gauche du premier, au style beaucoup plus moderne.

Tout au long de sa carrière, Georges S. Zimbel s’intéresse aux gens, et plus particulièrement aux lecteurs. Un recueil de ses clichés est paru à l’automne 2011 aux Éditions du Passage sous le titre Le livre des lecteurs. Vicki Golberg, critique chevronnée du domaine de la photographie, y décrit le photographe comme un «fin observateur de l’éphémère, qui apporte à cette chose qui s’appelle la vie une réponse vive, immédiate et, lorsque pertinent, pleine d’esprit ou ironique». Voilà peut être pourquoi on pourrait s’attarder longtemps devant la fascinante simplicité de chaque cliché. En plus de l’essentielle qualité d’observateur, le principal intéressé voit beaucoup d’heureux hasards dans l’exercice de son art. «La photographie, c’est l’art de la spontanéité. Il y a une grande part de chance dans tout ça. Il faut être au bon endroit au bon moment. En tant que photographe, il faut toujours être prêt.»

Anachronismes artistiques

Sur les murs, il n’y a pratiquement aucune photographie couleur. «La couleur apporte quelque chose que je ne veux pas», affirme l’artiste, sans plus d’explication. George S. Zimbel est un de ces irréductibles adeptes de la caméra 35 mm. Pas question de se convertir au numérique. Pourtant, assis derrière son iMac, l’homme paraît bien de son temps. Il tape quelques touches tout en parlant. «Je suis toujours occupé. On ne fait jamais assez d’argent en tant que travailleur indépendant. Je suis habitué à travailler constamment.» Avec cinq galeries qui le représentent en Amérique du Nord et en Espagne, ainsi qu’une présence actuelle dans 21 musées à travers le monde, George S. Zimbel aurait les moyens de vivre sa retraite tranquille. Pourtant, il suffit de lui parler de photographie pour comprendre qu’il serait incapable de ne plus pratiquer son art.

Toute sa vie, il a fait du photojournalisme. Aujourd’hui, il vit comme un artiste. Ces deux identités n’ont pas été toujours faciles à définir et restent encore intimement reliées. «Dès qu’une photo est placée dans un musée, par définition, c’est de l’art. Le documentaire, c’est de l’art. C’est la chance de capturer le présent et de le préserver pour le futur.»

L’âge d’or

«Ma femme me reproche souvent de donner l’impression que c’est trop facile. Ce n’est pas le cas. Ça a toujours été difficile, et particulièrement aujourd’hui.» En tant que photojournaliste, George S. Zimbel reconnaît avoir travaillé avec acharnement toute sa vie pour cumuler la carrière qu’est maintenant la sienne. Il admet toutefois que l’époque qui l’a vu prendre son essor était celle des belles années de la photographie, le «golden age». «Ça a toujours été difficile de percer dans le domaine journalistique, mais ce l’est encore plus maintenant. La sécurité est devenue si ferme qu’elle crée des barrières au travail honnête du documentariste.» Celui qui se considère comme un «street photographer» trouve aberrant qu’on ne puisse plus photographier des gens dans la rue sans risquer une poursuite judiciaire. «Les photos de Kennedy et de Truman, jamais je n’aurait pu les prendre aujourd’hui, insiste-t-il. Je pouvais m’approcher des politiciens sans problème, mais aujourd’hui il serait impossible d’avoir autant de liberté».

Ceci étant dit, il accorde son succès en tant que journaliste et photographe à son éducation. George S. Zimbel n’a jamais étudié la photographie. C’est un baccalauréat en Liberal Arts qu’il obtient à la prestigieuse université Colombia en 1951. Selon lui, la connaissance est un avantage non négligeable dans le monde compétitif du journalisme. «Si tu n’es pas au courant d’une nouvelle, il y a toujours quelqu’un d’autre qui l’est et qui sera plus rapide que toi. Il faut toujours se garder informé.»

Georges S. Zimbel photographie depuis qu’il a 14 ans. Il a consacré le reste de sa vie à immortaliser le XXe siècle. Aujourd’hui, l’homme avoue avoir atteint cet ultime moment dans sa carrière où il a la liberté de faire ce qu’il veut. Et il en profite. «At a particular point in your life, you don’t give a damn anymore», lance-t-il, le sourire aux lèvres.

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Arrêter le temps

«Zimbel est un maître de la photographie noire et blanche, explique l’agente des communications à la galerie Stephen Bulger de Toronto, Natalie Spagnol. Il utilise la photographie directe pour capturer des moments intimes et raconter une histoire de manière artistique. Les gens s’intéressent au travail de Zimbel parce qu’il transforme de simples moments de la vie quotidienne en moments emblématiques pour l’Amérique du Nord.»

Courtoisie: George S. Zimbel (Little Joe Louis, 1953)

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