SociétéForce de frappe

Philippe Lépine28 septembre 20115 min

Plusieurs bars de la métropole s’agitent quand le soleil reprend ses derniers rayons. Dans la faune nocturne, certains portiers n’hésiteraient pas à vous sortir manu militari à la moindre incartade. Heureusement, Québec est intervenu pour encadrer davantage la pratique.

Il ne suffit parfois que d’un verre d’alcool renversé, d’un léger accrochage ou encore de danser trop près d’une jolie fille pour semer la zizanie dans un bar. Les portiers doivent fréquemment intervenir pour calmer les ardeurs de certains provocateurs ou user de la force pour les expulser. Mais, vont-ils trop loin? Une nouvelle réglementation, en vigueur depuis l’été dernier, oblige les armoires à glace à suivre une formation en sécurité pour pouvoir se garer à l’entrée des bars. Toutefois, certains bars tardent à appliquer la loi et ne sont pas dérangés pas les autorités.

6 pieds 1 pouce, 235 livres tout en muscles, Éric Cloutier a été «doorman» pendant 13 ans à Joliette et à Montréal. Au cours de sa carrière, il a dû intervenir brusquement de nombreuses fois. Même si aucun événement tragique n’est survenu, il a été témoin de certains incidents qui auraient pu tourner au vinaigre. «Certains « bouncers » sont plus agressifs que d’autres», admet le portier sans formation. Selon Sylvain Marinier, le président de l’Académie de sécurité professionnelle (ASP), une école de formation, les « doormen » exécutent leurs tâches au meilleur de leurs connaissances. Ils ne connaissent pas tous leurs pouvoirs au sens de la loi. Certains les surévaluent et s’exposent à des démêlés avec la justice.» Le ministère de la Sécurité publique, en collaboration avec le Bureau de la sécurité privée, a donc mis la réglementation en place afin de leur apprendre à se défendre légalement. «Elle vise surtout à assurer la sécurité de tous les clients des bars», souligne Sylvain Marinier. La réglementation touche les travailleurs de six secteurs d’activités distincts: le gardiennage (agents de sécurité), l’investigation, la serrurerie, les systèmes électroniques de sécurité, le convoyage de biens de valeur ainsi que le service-conseil en sécurité. Pour le propriétaire du club LaBoom, Fabio Lonardo, «c’est encore une façon de faire de l’argent pour le gouvernement.» Le coût initial du permis d’agent ainsi que tout renouvellement subséquent – nécessaire tous les trois ans – est de 143$.

La loi sur les agents de sécurité qui datait de 2007 a dû être modernisée après que des drames soient survenus à la sortie des bars. La mort d’un adolescent âgé de 17 ans, en 2010 à Brossard, avait fait les manchettes. Il avait été retrouvé mort d’hypothermie non loin du bar le Fuzzy, après avoir été expulsé en raison de son haut niveau d’intoxication. Selon la loi, les portiers doivent prêter assistance aux clients ayant perdu le contrôle. Dans ce cas, ils ne l’ont pas fait et ont été accusés d’avoir fait preuve de négligence.

Partir ou payer?
L’Académie n’exige aucun préalable, autre qu’un français écrit et parlé fonctionnel. Avant l’émission du permis, une enquête est toutefois effectuée pour vérifier si le futur agent de sécurité possède un dossier criminel. «Ainsi, il sera beaucoup plus difficile d’implanter le crime organisé dans les bars», affirme le président de la corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec (CPBBTQ), Renaud Poulin, en expliquant que plusieurs portiers sont affiliés à la pègre ou ont un casier judiciaire.

Il croit cependant que la nouvelle réglementation incitera plusieurs portiers à abandonner le métier et provoquera un manque de main-d’œuvre dans l’industrie. «Ceux qui savent qu’ils ne passeront pas l’étape des enquêtes sur leur dossier criminel devront peut-être renoncer au métier malgré eux», soutient le président de l’ASP.

Renaud Poulin estime qu’il s’agit d’une transition nécessaire afin de parvenir à un milieu sain et sécurisé. Il est convaincu que la situation sera stabilisée dans moins de deux ans.

Pour l’ex-portier, Éric Cloutier, il n’aurait pas été question d’allonger les billets verts pour une formation. «J’aurais préféré démissionner. En plus de perdre notre temps, on perd de l’argent», dénonce-t-il. Si les propriétaires de bar ne veulent pas laisser partir tous leurs portiers expérimentés, ils devront payer leur formation, croit Fabio Lonardo, propriétaire du club LaBoom. «Les clubs vont ensuite augmenter les prix de leurs consommations et finalement, c’est encore le petit client qui devra payer», ajoute-t-il.

Sur les quelque 20 000 agents de sécurité au Québec, certains chanceux seront exemptés de la réglementation. Les années d’expérience compenseront pour l’obtention du permis. Assez curieux, puisque selon le président de l’Académie de sécurité professionnelle, plusieurs portiers ne connaissent pas, malgré leurs années de service, leurs obligations face à la loi et les façons sécuritaires et éthiques d’intervenir.

La formation ouvre également les portes pour une après-carrière en sécurité. Tous les portiers qui auront envie de prendre leur retraite de la faune nocturne pourront œuvrer dans l’un des six secteurs d’activité en sécurité touchés par la loi.

L’émission de permis et l’application de la loi sont confiées au Bureau de la sécurité privée qui compte envoyer dans les rues une escouade d’enquêteurs très prochainement. À l’instauration du projet de loi, il y a un an, une liste précise des rôles du portier avait été promise. Toutefois, elle n’a pas encore été rendue publique, ce qui rend difficile pour quiconque d’appliquer la loi actuellement, selon Sylvain Marinier. Pour l’instant, les autorités policières ne s’en mêlent donc pas.

Les abus de pouvoir de toutes sortes sont encore bien présents dans les bars. «Il s’agit d’un milieu où les gens aiment le pouvoir et se sentent au-dessus des lois», atteste le président de l’Académie de sécurité professionnelle. Fabio Lonardo reconnaît que certains portiers – dans d’autres clubs – font encore ouvrir le portefeuille des clients s’ils présentent une «différence» par rapport à leur clientèle habituelle. «Certains propriétaires font leur propre loi et engagent des portiers qui frappent pour le plaisir», mentionne le président de la CPBBTQ, Renaud Poulin. «Il y a des propriétaires qui laissent leurs « doormen » taper sur la gueule des clients», confirme le propriétaire du club LaBoom.

Ce sont les patrons des bars qui sont, malgré tout, responsables de la santé des clients au sens de la loi. Ne vous étonnez donc pas de vous faire offrir un café par la maison lorsque, aux petites heures du matin, vous aurez abusé des bonnes choses.

***

Parcours scolaire
La formation d’environ 80 heures à l’Académie de sécurité professionnelle comprend, entre autres, des cours de secourisme et de réanimation cardiorespiratoire (RCR), une introduction aux techniques d’intervention d’urgence, et un module sur l’éthique, normes de comportements et interventions sécuritaires.

Quelques règles
– Le titulaire d’un permis d’agent de sécurité ne peut faire usage d’un langage obscène, blasphématoire ou offensant.
– Il lui est interdit d’accepter une somme d’argent ou une autre considération pour l’exercice de ses fonctions, en plus de ce qui lui est alloué à cette fin.
– L’utilisation d’une force plus grande que celle nécessaire pour accomplir ce qui lui est enjoint ou permis de faire est strictement défendu.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués *