Ne pas toucher

Ils sont des dizaines à l’avoir expérimenté cette session-ci. L’œil craintif, le genou tremblant, les nouveaux collaborateurs se sont approchés du mythique bureau de notre rédacteur en chef, en attente du verdict. Le texte est-il bon? Faut-il tout recommencer? Magnanime, ce dernier a pris sa voix des grandes occasions et posé la main sur leur épaule: «C’est une bonne première collaboration, mais il y a encore beaucoup de modifications à apporter.» En confiance, ils ont écouté les – nombreux – commentaires du supérieur. En quittant, certains ont commis l’odieux, le téméraire, l’impardonnable geste! Ils ont à leur tour mis la main sur l’épaule sacrée de notre souverain. De son regard de feu, il les a désintégrés, avant de mêler leurs cendres aux grains de café que nous vendons au local.

 

Je déconne. Notre rédacteur en chef n’a rien d’un tyran aux pouvoirs dignes de Cyclop, un personnage de la série X-Men dont les yeux peuvent lancer des rafales d’énergie destructrice. Au contraire, malgré son style plutôt direct, son approche est généralement cordiale et empathique. Et sa personne, au contraire de la reine d’Angleterre, n’est pas encore régie par un protocole si serré qu’une simple main sur l’épaule entraîne un battage médiatique dans tout le pays.

Ridicule, dites-vous? C’est pourtant ce qui est arrivé le jour du poisson d’avril (remarquez l’ironie) à Michelle Obama, en visite à Londres pour le sommet du G20 avec son charismatique époux, le 44e président des États-Unis. À la suite d’une rencontre privée entre le couple présidentiel et la reine Élizabeth II, cette dernière, visiblement charmée par Michelle Obama, lui a passé le bras autour de la taille. Spontanément, la première dame a répondu à cet élan d’affection royal en passant son propre bras autour de la reine. Erreur!

Le protocole stipule que si la reine peut toucher qui elle veut, personne ne peut la toucher comme il l’entend, mauvaise blague à part. Parlez-en au cycliste canadien Louis Garneau, qui avait eu le malheur de mettre la main sur l’épaule de la reine sur une photo prise lors de son passage à Ottawa, en 2002. Il s’était alors attiré les foudres des maniaques du protocole anglais.

Pourtant, dans les deux cas, Élizabeth II n’a pas lancé de rayons laser avec ses yeux. Ni Louis Garneau, ni Michelle Obama n’ont été réduits en cendres et bus au thé de fin d’après-midi. Le palais de Buckingham a même conclu que bien que ces gestes sortent du cadre protocolaire, il n’y avait point eu de faute, encore moins de crime de lèse-majesté.

Mais le Royaume-Uni est un pays de traditions, de règles et de bonnes manières. Aussi certains esprits moins ouverts au changement auront senti le besoin de crier au crime, au manque d’importance accordé au protocole par les Américains, et j’en passe.

C’est que la notion de lèse-majesté a mal évolué avec les années. Ce qui, sous Henri VIII, aurait valu la guillotine à Michelle Obama (Le Monde, 2 avril 2009) est aujourd’hui une notion juridique mal définie et désuète. Dans le dictionnaire, on parle d’«une atteinte à la majesté d’un souverain, attentat commis contre sa personne, son pouvoir, l’intérêt de l’État». Dans une perspective contemporaine et occidentale, on est bien loin d’une main amicale dans le dos, un geste peut-être maladroit, mais naturel.  

Les tenants de la tradition tiennent au côté sacré du trône, sans lequel il ne devient qu’une simple chaise. Ce n’est cependant pas une accolade qui entachera cette caractéristique de la royauté britannique. Nous ne sommes plus au XIVe siècle. Les Tudor ont quitté le trône depuis longtemps et les mentalités ont évolué. Et elles peuvent encore le faire. Dès que cela est reconnu, qui de mieux indiqué que la première première dame noire des États-Unis pour initier le mouvement? Oui au protocole, mais non à l’excès de zèle.

Cela dit, vous ne verrez jamais telle controverse au Montréal Campus. Notre rédacteur en chef serait bien trop heureux de se faire tapoter le dos par Michelle Obama. Et pour les yeux de feu au pouvoir désintégrateur, il ne les utilise que sur ses chefs de pupitre.

societe.campus@uqam.ca

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