Non classéRue cherche employé

Maika Sondarjee27 janvier 20094 min

Quand mendier devient un emploi

Photo Jonathan Boulet-Groulx - Mal outillées pour la recherche d'emploi, certaines personnes considèrent la mendicité comme un travail à part entière.

 

Main d’œuvre recherchée. Aucune condition d’embauche. Horaire flexible. Salaire selon compétences. Besoin immédiat. Présentez-vous dans la rue pour plus de renseignements.

Il s’appelle Philippe. Philippe comment? «Ça, c’est un secret.» Ses yeux bleus confirment son charme à tout casser, mais jurent avec son manteau un peu trop sale. Il vient d’avoir 23 ans. Le jour, il se tient aux alentours de l’UQAM et la nuit, il dort au chaud. Mais Philippe n’étudie pas à l’Université. C’est un travailleur de rue, au sens littéral du terme, un mendiant. L’argent qu’il obtient des passants lui sert à payer l’essentiel: de la nourriture et des vêtements, plus quelques cigarettes et une bière à l’occasion. «T’as pas la routine de merde que la majorité des citoyens ont. T’as plus de liberté de mouvement, tu peux faire ce que tu veux.»

«La mendicité, c’est une forme de travail pour beaucoup de personnes démunies», affirme la coordonnatrice du Collectif de recherche sur l’itinérance (CRI), Caroline Grimard. Trente mille personnes sont en situation d’itinérance dans la métropole, selon les chiffres de la Direction de la santé publique de Montréal, soit l’équivalent des trois quarts des étudiants de l’UQAM.

Être en situation d’itinérance signifie utiliser une ou plusieurs ressources d’aide d’appoint: soupes populaires, centres d’hébergement, centres de jour, etc. La majorité d’entre eux ont opté pour la mendicité à un moment ou à un autre de leur vie et près de la moitié dort dans la rue.

L’autre moitié alors ?
Un nombre important de personnes qui mendient reçoivent un chèque d’aide sociale, souligne Nathalie Reich, coordonnatrice au Réseau solidarité itinérance, un regroupement d’organismes œuvrant sur le terrain. Beaucoup d’entre eux ont un appartement. C’est le cas de Daniel Gélinas qui reçoit un chèque de 500 dollars tous les mois. Daniel est conducteur de calèche et mendiant à temps partiel. «L’aide sociale, c’est pas payant», remarque-t-il. Caroline Grimard croit aussi que cet apport financier du gouvernement est loin de pourvoir au nécessaire. «Avec 500$, on se paye rarement plus qu’un loyer à Montréal.»

Mal outillées pour la recherche d’emploi, certaines personnes considèrent alors la mendicité comme un travail à part entière. «Il y a des gens qui ne savent pas où aller chercher des services et qui préfèrent mendier, déplore la coordonnatrice en chef du CRI. Il faut également posséder certaines capacités pour produire un curriculum vitae digne de ce nom.»
Pour ceux qui désirent trouver un travail reconnu par la société, la situation n’est pas nécessairement plus rose. «L’employabilité n’est pas seulement la capacité à occuper un travail, mais aussi la capacité à occuper un travail de neuf à cinq, cinq jours par semaine», explique Nathalie Reich. Pour conserver un emploi, une personne doit être autonome et «minimalement capable de prendre soin de soi. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde», souligne la professeure à l’Université de Montréal et spécialiste en itinérance Marie-Marthe Cousineau.

Le responsable du Tremplin 16-30, un organisme de placement en logement social, Mansour Danis, fait écho à Marie-Marthe Cousineau. Il soulève que beaucoup de mendiants présentent des problèmes psychologiques, affectifs et physiques importants. Selon lui, cela peut affecter leur capacité à occuper un emploi régulier. Après l’ablation d’un poumon l’empêchant d’occuper un emploi stable, Daniel Gélinas, par exemple, s’est tourné vers la mendicité. «L’été, je conduis une calèche dans le Vieux-Montréal. Mais quand on entre dans la saison morte, il n’y a plus d’ouvrage. Dans ce temps-là, ben on s’met à mendier.»

Travail sans conditions
La consommation souvent excessive d’alcool et de drogues, très répandue chez les plus démunis, représente une difficulté de plus pour la recherche d’emploi. Bernard St-Jacques, du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, voit quotidiennement des mendiants qui présentent des signes de dépendance. «Pour mendier, il n’y a ni conditions de travail ni conditions d’embauche, explique-t-il. Tu peux même être en état d’intoxication avancée.»

Pour les plus jeunes, quêter se fait parfois par désir de se marginaliser. Philippe, qui mendie tout en «squattant chez des amis», trouve même que c’est un mode de vie «intéressant». Le jeune homme tente de durcir son regard encore juvénile lorsqu’il affirme que mendier, «c’est un genre de choix de vie».
 

 

 

 

 

 

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