Octobre 1970. Hélène Guay, militante souverainiste, a 26 ans. Elle est seule avec son bébé de six mois et craint que la police rentre chez elle en pleine nuit pour l’amener à la prison d’Orsainville, à Québec. Les forces de l’ordre cherchent les membres du Front de libération du Québec (FLQ).
Plus de 55 ans plus tard, Hélène Guay, aujourd’hui membre du comité Têtes blanches pour le OUI (Organisations unies pour l’indépendance), décrit ses souvenirs de la crise d’Octobre de 1970. À l’époque, le gouvernement avait appliqué la Loi sur les mesures de guerre, qui permettait aux forces policières d’arrêter des individus sans mandat. « Il n’y avait pas de motif, ils cherchaient le FLQ », se souvient l’octogénaire.
« Plusieurs de mes amis se faisaient arrêter en pleine nuit. […] Ils disparaissaient, la famille n’était plus capable de les retrouver », se rappelle la militante indépendantiste. « J’avais une peur bleue, qu’est-ce qu’il serait arrivé à mon bébé ? »
La crise d’Octobre a été le point culminant d’une série de manifestations et d’attentats à la bombe organisés par le FLQ, entre 1963 et 1970. Le mouvement atteint son apogée avec l’enlèvement du diplomate britannique James Cross et du ministre du gouvernement québécois, Pierre Laporte. Ce dernier a été retrouvé mort dans le coffre d’une voiture abandonnée.
L’éveil d’une indépendantiste
L’éveil à la cause souverainiste chez Mme Guay survient à l’âge de 17 ans, lorsqu’elle lit le livre Pourquoi je suis séparatiste de Marcel Chaput. À la fin du livre, il y avait un formulaire à remplir pour devenir membre du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN). Elle l’a rempli et posté, puis elle est devenue membre du RIN. « J’étais bien jeune, ils ne me prenaient pas trop au sérieux », ricane-t-elle.
À l’époque, le père de Mme Guay travaillait pour le transporteur ferroviaire Canadien National. Elle se souvient du président de la compagnie, Donald Gordon, qui disait que les Canadien(ne)s français(es) ne pouvaient pas occuper de hautes fonctions « parce qu’ils étaient incompétents ». Le père de la militante considérait, d’après elle, qu’être bilingue signifiait être supérieur. « Il s’appelait Jean et il a changé son nom pour Jimmy », dit-elle pour démontrer à quel point il voulait être accepté par les anglophones.
Il était un « libéral peinturé » et n’était pas du tout d’accord avec les convictions de sa fille. « J’avais amené des indépendantistes chez nous pour une réunion, mon Dieu, il nous a quasiment mis dehors ! », lance la femme de 82 ans.
Référendum volé?
Le référendum de 1995 a fêté son 30e anniversaire il y a quelques mois. Pour plusieurs, cette date est le symbole d’une déception : le Québec est passé à un cheveu de devenir un pays. Le Non l’a remporté à 50,58 %.
C’est le cas de Sylvie Girard, une Saguenéenne de 72 ans à la retraite. « Je vais mourir indépendantiste », affirme-t-elle. Dans ses jeunes années, elle travaillait pour le Parti québécois (PQ) et militait pour le camp du Oui. « Ce n’était pas difficile, ici, on était tous souverainistes ! » Le Saguenay est la seule région au Québec où le Oui l’a emporté à plus de 70 % en 1995.
« J’ai tellement été déçue en 1995 », lance-t-elle. Mme Girard garde un goût amer lorsqu’elle repense aux « magouilles des libéraux » qui auraient été mises en place avant le référendum. « Je trouve qu’on s’en est fait passer des bonnes. »
Le ministre fédéral de l’Immigration de l’époque, Sergio Marchi, a confié au Journal de Montréal en novembre dernier que l’ex-premier ministre canadien Jean Chrétien lui avait demandé d’accélérer le traitement des demandes de citoyenneté afin de permettre au plus grand nombre possible de nouveaux arrivant(e)s de voter. Selon les statistiques de l’époque, la majorité des personnes issues de l’immigration s’étaient rangées derrière le camp du Non.
Le nationalisme renaît
Tout comme ses parents et ses grands-parents, Clovis Valade, étudiant en études internationales à l’Université de Montréal, est fièrement souverainiste. « Fondamentalement, je pense que tu te sens Québécois ou tu te sens Canadien. C’est quelque chose de très émotif », affirme le jeune homme de 23 ans.
Clovis Valade estime que la voix du Québec au sein du gouvernement fédéral s’affaiblit. « Le nombre de sièges du Québec à la Chambre des communes ne fait que diminuer », fait-il valoir.

Les non-francophones
Le français occupe inévitablement une place spéciale au cœur de la question de la souveraineté. Lors du référendum de 1995, plus de 60 % des francophones ont voté Oui, contre moins de 10 % chez les non-francophones. La question de la langue vient avec son lot de débats et de blessures historiques entre les anglophones et les francophones. Pour certain(e)s Québécois(es), la protection de l’usage du français est une forme de résilience face à la répression vécue dans le passé aux mains de l’élite anglophone.
M. Valade souligne qu’un Québec indépendant n’effacerait pas la réalité bilingue des grandes villes comme Montréal. Ceci dit, les anglophones et les allophones trouveraient-ils et elles leur compte dans un Québec souverain?
« [Si le Québec était un pays], j’ai l’impression qu’on aurait plus de facilité à ramener des allophones, à les convaincre, à leur expliquer le projet. C’est avec eux aussi qu’on veut faire l’indépendance, souligne Clovis Valade. Les anglais, je pense que c’est plus délicat, je pense qu’il faut établir un dialogue, les rassurer », ajoute-t-il.
Selon lui, faire du Québec un pays faciliterait même l’usage du français. « Au final, pourquoi on a toutes ces règles qui entourent le français au Québec? Parce qu’on est minoritaire dans notre propre pays. » Il ajoute que, si nous fournissions un passeport québécois aux nouveaux et aux nouvelles arrivant(e)s et qu’ils et elles immigraient au Québec au lieu du Canada, ils et elles seraient plus conscient(e)s d’intégrer une nation francophone.
Un troisième référendum?
Si on se fie au dernier sondage Léger, le PQ mène la course avec 31 % des intentions de vote. Au lendemain de sa victoire de l’élection partielle du 23 février dans Chicoutimi, le chef de la formation, Paul St-Pierre Plamondon, a promis un référendum dans un premier mandat s’il est élu.
Bien que Sylvie Girard, militante souverainiste du Saguenay, affirme voter pour le camp du Oui jusqu’à sa mort, elle croit que le contexte économique actuel n’est pas avantageux pour un référendum. Elle demeure incertaine que M. St-Pierre Plamondon soit le leader idéal pour guider le peuple dans ce combat. Elle le compare notamment à René Lévesque, fondateur du PQ, qui a porté le premier référendum de 1980. « C’était notre idole, ce n’était pas dur de l’écouter, il était convaincu et convaincant », dit-elle, affirmant que ce n’est pas le cas avec le chef actuel de la formation souverainiste.
« À un moment donné, ce ne sera jamais le bon moment », opine quant à lui Clovis Valade. « En ce moment, il y a un leader qui peut potentiellement être le prochain premier ministre et qui veut faire un référendum. Parfait, on va tout faire pour le gagner », dit-il.
Le jeune homme croit d’ailleurs qu’il doit y avoir plusieurs leaders ou leadeuses pour mener le mouvement, comme le font Ruba Ghazal, co-porte-parole de Québec solidaire, Camille Goyette-Gingras, présidente des OUI Québec, ou encore Yves-François Blanchette, chef du Bloc québécois. « Je ne pense pas que tout le monde peut voir le pays dans un seul homme. Je pense que c’est bien d’avoir plusieurs figures qui représentent l’indépendance », estime l’étudiant.
« L’indépendance, c’est pour vous autres, les jeunes. Je souhaite que mes petits-enfants puissent vivre dans un pays », conclut Mme Guay.



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