Je voulais passer moins de temps sur mon téléphone et me déconnecter des réseaux. Le résultat est que je me sens coupée d’une partie de ma génération et que je n’ai plus accès à la même culture qu’elle.
J’ai décidé de passer moins de temps sur les réseaux sociaux depuis quelques mois. Je trouvais que je regardais trop souvent mon téléphone, qu’il me distrayait lorsque j’étais avec mes proches et qu’il m’offrait une échappatoire de la réalité trop facilement accessible.
Je n’ai désormais aucun réseau social à part Facebook, que j’ai supprimé de mon téléphone. Je dois maintenant y accéder via l’application Messenger, et ça, c’est vraiment énervant, donc ça marche. Ça ne m’empêche pas de fréquenter Marketplace, mais j’y vais moins souvent. J’ai même commencé à laisser mon cellulaire hors de ma chambre pendant la nuit, pour ne pas scroller dès mon réveil.
La bonne nouvelle est que tout ça a marché. Laissez-moi vous vendre le rêve : oui, je passe moins de temps sur mon cell, oui, je suis plus présente quand je suis avec des gens, oui, je me sens supérieure de ne pas regarder mon téléphone dans le métro comme tout le monde. Et ma santé mentale se porte infiniment mieux.
Ma plus grande peur, soit d’être oubliée par le groupchat, ne s’est pas concrétisée. Le ciel ne m’est pas tombé sur la tête.
Toutefois, j’ai perdu beaucoup de référents de culture Web. Par exemple, je suis une fervente adepte de sketchs humoristiques, des Anas Hassouna et des Mibenson Sylvain de ce monde. Malheureusement pour moi, ils ne sont pas aussi assidus dans la publication de leurs contenus sur Facebook que sur TikTok ou Instagram.
Parce que oui, je l’avoue, je consomme mes reels sur Facebook maintenant, comme une milléniale. Voilà, c’est dit. L’humain cherche la chaleur auprès de sa source la plus proche : je me tape des reels sur Facebook parce qu’ils sont ma porte d’entrée la plus accessible pour rejoindre ma génération.
Cela n’aide vraiment pas ma situation que mon fil d’actualité soit en retard sur tout le monde. L’autre jour, je voulais envoyer à mon amie une vidéo de Charles Brunet qui imite la mairesse Soraya Martinez Ferrada en train de se faire remorquer après être tombée dans un nid-de-poule montréalais. Vous imaginez ma déception quand j’ai réalisé qu’elle l’avait probablement déjà vue il y a deux semaines. Mon fil d’actualité est en décalage, et moi tout autant.
La culture Web bouillonne de références, de mèmes, d’actualités et d’interprétations de celles-ci. Ma génération entière a grandi sur Internet et y est encore présente en grande partie. Renoncer à cet univers, c’est me couper des gens de mon âge et du contenu qu’ils et elles consomment.
J’ai pris conscience de cette fracture lorsque j’ai dû me faire expliquer la différence entre nonchalant et « chalant » par deux amies. Même si elles m’ont assuré qu’il était compréhensible que je n’aie pas entendu parler de cette expression, j’ai été frappée par l’évidence que cette situation ne serait jamais arrivée trois mois plus tôt.
Quand on est chronically online, on n’a pas besoin de se faire expliquer les nouveaux concepts ou les nouvelles expressions. Décrypter les codes et les messages véhiculés à partir de l’information partagée en ligne fait partie de l’expérience du Web. Il s’agit littéralement d’une autre langue, d’une autre culture. Si on ne fréquente pas les canaux qui la parlent et la diffusent, on ne la comprend pas.
Le langage du Web ne se parle pas et sa culture ne peut s’acquérir par l’achat d’un billet, comme au cinéma ou au théâtre. La seule façon d’y accéder, c’est de se créer un compte et d’y participer. La réalité est qu’un large pan de la culture de ma génération m’est désormais inaccessible.
Je sais que de plus en plus de personnes de mon âge s’inscrivent dans cette tendance, en supprimant leurs réseaux sociaux ou en essayant simplement de passer moins de temps sur leur téléphone. Eux et elles aussi sont dépassé(e)s par la place que le numérique prend désormais dans nos vies. Intrigué(e)s, plusieurs ami(e)s me demandent comment est la vie sans Instagram, comme si j’avais arrêté la clope ou l’alcool.
Ma réponse, c’est que c’est trop bien. D’accord, je n’ai pas compris quand on m’a parlé de la nouvelle obsession du Web à faire du levain maison, parce que je n’ai pas vu toutes les vidéos sur le sujet dans mon fil d’actualité. Mais j’aime quand même mieux ça qu’être constamment branchée sur des réalités autres, au point d’en oublier la mienne.



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