Retracer le passé autochtone à travers le tatouage

Dans son studio montréalais, l’artiste wendate Terry Dactel souhaite rebâtir la culture de sa communauté en réinterprétant, par le tatouage, des motifs traditionnels portant un symbolisme adapté aux réalités modernes. Elle est l’une des seules tatoueuses à redonner vie aux motifs traditionnels de sa nation. 

Elle a dû « travailler fort dans une industrie raciste contre les Autochtones » pour créer un espace où cet héritage peut à nouveau exister librement, dit-elle au Montréal Campus. Son métier va « au-delà du tatouage » et cherche à mettre en valeur une identité longtemps enterrée, laisse-t-elle savoir.

Équipée d’une aiguille et d’encre, elle retrace des motifs ancestraux, à l’aide du tatouage point par point, le stick and poke en anglais, exclusivement sur des personnes issues de communautés autochtones. Elle considère guérir des blessures de sa communauté un tatouage à la fois. Son parcours l’a menée à tisser « une ligne de communication » entre elle et « beaucoup de knowledge keepers des différentes nations », qui lui transmettent histoires, symboles et protocoles, ce qui lui a permis d’amener ce projet à la vie depuis au moins trois ans. À son tour détentrice de ce savoir marginal, Terry Dactel ressent une responsabilité de partager et transmettre aux prochain(e)s. « Techniquement, je suis la seule tatoueuse wendate […] pour ma nation au complet. Là, je montre à ma cousine comment faire. »

Au-delà de l’art

Mme Dactel commence toujours son travail par une discussion crue et sincère avec la personne qu’elle compte tatouer. « Je vais m’asseoir avec quelqu’un. On va parler de leur vie, de leurs rêves, de leur first crush, pour vraiment comprendre qui est la personne. Puis là, je vais dessiner un tattoo pour eux », partage-t-elle. 

Tout comme chez Mme Dactel, d’autres tatoueurs et tatoueuses utilisent également cette approche relationnelle où l’humain précède le passage à l’encre. « Le protocole est traditionnel avec des expressions modernes », estime la tatoueuse, citant pour exemple l’importance de l’emplacement des tatouages. On dessine notamment une ligne sur la cuisse afin que la première chose vue par un nouveau-né lors de sa naissance soit un « bel » élément associé à la culture autochtone, explique l’artiste. L’art et la signification d’une ligne, d’un motif ou l’emplacement d’un tatouage varie d’une communauté à une autre, ce qui complexifie la consultation auprès des aîné(e)s. 

Mention photo : Gabrielle Bujold-Martineau

Pour retrouver le passé du tatouage, le tout débute par un travail de reconstruction culturelle où il faut composer avec une histoire fragmentée par, notamment, des traumatismes intergénérationnels et un manque de traces écrites. « On dit que notre culture est en train de dormir, qu’elle n’est pas morte. On a fait de l’archéologie pour trouver nos ancêtres, la poterie, les arts, pour savoir c’étaient quoi nos motifs », explique Mme Dactel. 

Selon elle, d’autres nations, comme les Inuit ou les Cris, ont gardé davantage de traces culturelles et de connaissances des aîné(e)s par rapport aux Wendat(e)s. « C’est quelque chose qui [nous] a été pris dans les écoles résidentielles avec le racisme, on a perdu le droit de faire nos tattoos », raconte l’artiste. À son avis, malgré la « rupture laissée par la colonisation », les tatouages traditionnels sont davantage présents et visibles dans les communautés.

Un héritage retrouvé

Aujourd’hui, de jeunes Autochtones cherchent à s’approprier à nouveau ces marques symboliques, affirme Mme Dactel. « Des fois, il y a des personnes qui viennent me voir : “J’ai eu un rêve, j’ai parlé avec ma communauté, avec mes aînés” », partage-t-elle. Les artistes deviennent ainsi les passeurs et passeuses de savoirs et de la culture, d’après la tatoueuse. 

Elle constate une véritable résurgence des tatouages qui ne répond pas uniquement à une préoccupation esthétique, mais qui répond aussi à un besoin collectif d’être connecté(e) à sa culture et à sa communauté, mais aussi d’être vu(e) et reconnu(e) en tant qu’Autochtone. Pour elle, ce phénomène est une occasion de venir contrer le sentiment d’isolement qui guette davantage les jeunes Autochtones en ville. « Il faut qu’il y ait des espaces pour eux, pour qu’ils ne se sentent pas désespérés. »Cette identité culturelle venant des knowledgekeepers, soit les ancêtres, Terry Dactel estime alors que c’est au tour des prochaines générations d’incarner la culture et « d’être inspirée par [ses] ancêtres, mais aussi [de devenir] un ancêtre ». Le regain de popularité des tatouages traditionnels qu’elle remarque permet aux communautés autochtones de garder un langage visuel jugé intemporel à travers des motifs et un art ancestral que la relève pourra partager avec fierté.

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