SociétéDes barreaux aux bancs d’école

Marie-Ève Buisson3 janvier 20194 min

L’inscription à l’Université pour les ex-détenus et ex-détenues se fait plutôt rare. Certaines personnes décident toutefois de retourner sur les bancs d’école, dans un processus de réhabilitation, après leur passage derrière les barreaux.

Condamné à sept ans de prison pour homicide involontaire en 1989, Gaston Bourdages a aujourd’hui terminé de rembourser ses études universitaires à 75 ans. N’ayant jamais complété son secondaire, l’ex-détenu a tout de même poursuivi ses études jusqu’à la maîtrise.

C’est lors de son séjour en prison que M. Bourdages s’est inscrit à un diplôme d’études collégiales en sciences humaines, dispensé par le cégep Marie-Victorin. Cet établissement offre depuis 1973 des programmes d’études en milieu carcéral. « Les cours de philosophie m’ont beaucoup apporté au niveau de la conscientisation, car en cellule, on a vraiment de la place pour la réflexion ! », se rappelle l’ancien détenu.

« C’est certain que l’éducation en prison peut aider lorsque nous passons devant la commission de libération conditionnelle. Mais je ne l’ai pas fait pour ça, car il n’y avait rien qui me garantissait que je ne ferais pas ma pleine sentence », explique-t-il. L’homme a tout de même été libéré 25 mois après son incarcération.

De la prison à la maîtrise

En 2002, l’ex-prisonnier s’est inscrit à l’Université du Québec à Rimouski au baccalauréat en psychosociologie des relations humaines. « J’ai pris rendez-vous avec la responsable du programme. N’ayant pas de secondaire 5, elle m’a demandé de lui apporter une copie du livre que j’avais écrit à l’époque. Elle l’a lu et m’a rappelé en me disant : “il y a une place pour vous dans le programme” », se souvient M. Bourdages. Après un an et demi au baccalauréat, les professeurs et professeures l’ont immédiatement accueilli à la maîtrise, car il détenait les compétences requises.

Un passé difficile à annoncer

Toute la classe était au courant du passé de l’ex-détenu. Tandis que la majorité des étudiants et étudiantes ont bien réagi à l’annonce de la nouvelle, d’autres l’ont digéré amèrement. « C’était encouragé par le professeur. C’était malaisant, car on savait qu’il y avait une personne dans notre cercle qui avait tué quelqu’un de ses propres mains. Ça a quand même bien été accueilli. Par chance, notre cours permettait ce dialogue, car on était de futurs intervenants et intervenantes », rapporte un ancien collègue de classe, Bruno Paradis.

Pour M. Bourdages, l’université s’est inscrite dans un processus de réhabilitation et de réintégration sociale. « Puisque j’étais dans un programme de psychosociologie, j’ai revu à travers les élèves et les professeurs mes cinq ans de travail psychothérapeutique. J’ai été ébranlé à l’occasion par certains jugements de mes pairs, mais de façon générale, je ne fuyais pas mon passé », soutient-il.

Pour la professeure en criminologie à l’Université d’Ottawa Sandra Lehalle, les professeurs et professeures ne devraient pas encourager leurs étudiants et étudiantes à dévoiler leur ancienne expérience carcérale. « Peut-être que ça peut permettre aux autres élèves d’en apprendre plus sur cette réalité. Mais leur faire apprendre aux dépens d’une personne qui peut s’exposer à des mauvaises réactions, ce n’est pas un risque que j’aimerais prendre en tant qu’enseignante », avoue-t-elle.

Un parcours peu commun

Plus de la moitié des 45 000 personnes incarcérées chaque année dans les prisons québécoises n’ont pas leur cinquième secondaire, selon le directeur général de l’Association des services de réhabilitation du Québec, David Henry.

« Il faut comprendre que dans la majorité des prisons provinciales, les détenus qui entrent n’ont pas leur secondaire 5. La priorité est donc d’aller chercher ce diplôme et ensuite chercher des formations d’appoint », dit-il. Certains organismes communautaires peuvent toutefois accompagner les prisonniers et prisonnières dans leur démarche pour retourner aux études.

L’Université d’Ottawa offre quant à elle un cours universitaire en prison appelé Walls to bridges (W2B). Celui-ci est donné dans une classe mélangeant les étudiants et étudiantes détenu(e)s et non-détenu(e)s. « Ça vient vraiment briser des préconceptions que chaque groupe a envers les autres. Quand on met tout le monde au même niveau et qu’on se met à discuter sur nos propres expériences, ça devient très enrichissant », explique Mme Lehalle.

L’Université d’Ottawa se dit ouverte à accueillir d’anciennes personnes détenues dans leurs programmes. Toutefois, peu de personnes judiciarisées le font, principalement à cause des frais de scolarités. « Aussi, la plupart des personnes incarcérées ne savent pas qu’elles ont un potentiel pour devenir un bon étudiant universitaire. La première fois que j’ai donné le cours, la note la plus basse provenait d’un étudiant traditionnel. Et en ce moment, la note la plus haute est celle d’un étudiant incarcéré », décrit-elle.

À travers un programme comme le W2B, les étudiants découvrent qu’ils ont les connaissances pour aller à l’université. « Il faut quand même être réaliste. Les personnes judiciarisées feront face à plusieurs obstacles comme la toxicomanie, les difficultés financières, le manque de confiance en soi ou bien la volonté de changer de vie. Ce ne sera pas facile », avoue Mme Lehalle.

photo: LUDOVIC THÉBERGE MONTRÉAL CAMPUS

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