Le mobbing académique, ce « terrorisme organisationnel »

Le mobbing académique, une stratégie d’intimidation collective visant à écarter un ou une collègue de son environnement professionnel par le biais de rumeurs afin de le ou la discréditer, peut détruire des carrières. Le milieu universitaire n’est pas à l’abri de ce phénomène méconnu, mais bien présent.

Le terme mobbing vient de l’anglais « mob », soit une foule désorganisée qui projette de déranger par des actes potentiellement violents. Les « mobbeurs » fabriquent des rumeurs pour détruire la réputation d’une personne et ultimement la faire renvoyer, explique la professeure au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Eve Seguin. Selon elle, l’une des premières causes du phénomène vient du déséquilibre de pouvoir dans la structure de certains groupes.

Ce « terrorisme organisationnel » est endémique dans l’ensemble des universités, selon Eve Seguin, qui se spécialise en mobbing académique.

Bien que des législations dans plusieurs États préviennent le harcèlement psychologique, comme avec la Loi sur les normes du travail au Québec, « aucune n’utilise le terme ‘‘mobbing’’, et c’est une erreur », fait valoir Mme Seguin.

« Le mobbing se trouve dans une zone grise de la loi sur les conditions de travail », soutient le vice-président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), Denis Bélisle.

L’organisme a pris la problématique au sérieux et a décidé de réaliser un rapport de recherche intitulé Le mobbing en milieu académique — Mieux comprendre le phénomène pour mieux l’enrayer, publié le 30 octobre dernier.

L’objectif du rapport est de présenter aux membres des syndicats universitaires la différence entre le harcèlement psychologique et le mobbing académique.

Le phénomène se définit par le caractère collectif de la démarche, qui se conclut parfois par le renvoi ou le départ de la personne ciblée, partage la chercheuse derrière le rapport sur le mobbing commandé par la FQPPU, Véronique Tremblay-Chaput.

Ressources insuffisantes

Les syndicats universitaires, qui sont souvent les premières instances désignées pour évaluer une plainte de mobbing, ne sont pas suffisamment outillés, croit M. Bélisle. « Parfois, la direction du syndicat peut même être impliquée de façon involontaire dans le mobbing », ajoute-t-il.

Les conclusions du rapport ont le potentiel d’accroître la vigilance des membres des syndicats et de faire en sorte que les cibles de campagnes de mobbing se déclarent plus facilement, soutient le vice-président de la FQPPU.

Les membres du corps professoral qui étudient des sujets différents de leurs collègues de faculté s’exposent plus dangereusement à une campagne d’intimidation en raison de leurs intérêts divergents, explique Mme Tremblay-Chaput.

« Les “mobbeurs” décrédibilisent la cible dans les assemblées départementales ou “oublient’’ de lui envoyer des offres [d’emploi] », avance Mme Tremblay-Chaput. Elle ajoute que les instigateurs et instigatrices peuvent aussi critiquer les publications de la victime, lui reprocher de publier trop ou pas assez, et même l’accuser de plagiat.

L’intimidation de groupe peut engendrer des dérapages importants. « Le problème, c’est que les rumeurs s’intensifient jusqu’aux accusations de fraudes scientifiques et de harcèlement sexuel », indique la chercheuse.

Liberté universitaire menacée

Depuis une trentaine d’années, le management prend de l’ampleur dans les universités, au détriment de la collégialité, et cette structure encourage le mobbing, précise Eve Seguin. « L’élite professorale est décomplexée, dit-elle. Non seulement elle a toujours exercé le pouvoir, mais maintenant, elle ne s’en cache plus. »

Des étudiants et étudiantes sont aussi concerné(e)s par le mobbing académique, ceux-ci et celles-ci pouvant être intimidé(e)s

dans leur propre association ou équipe de recherche, mentionne Mme Seguin.

La communauté estudiantine peut elle aussi être à l’origine de campagnes de mobbing. « Les évaluations d’enseignement sont systématiquement instrumentalisées dans le mobbing des professeurs », explique-t-elle.

« Beaucoup de personnes sont alarmistes, d’autres le sont beaucoup moins », estime Denis Bélisle. Or, la violence psychologique vécue par les victimes du mobbing presse les autorités à s’attarder au problème, indique le vice-président de la FQPPU.

« Quand le mobbing ne sera plus ignoré ou encouragé par les universités, le nombre de “mobbeurs” diminuera de lui-même », déclare Eve Seguin.

photo: ARCHIVES MONTRÉAL CAMPUS

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