SociétéLes dernières lumières du « Red Light »

Les quelques boutiques érotiques établies aux alentours de l’UQAM rappellent le passage du mythique quartier de la désinvolture à Montréal
Marie-Ève Buisson28 décembre 20185 min

Soixante ans après sa disparition, le Red Light laisse des traces dans le Quartier latin. Malgré la forte proximité des cinq boutiques érotiques établies dans les environs de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), le marché érotique y survit toujours.

La plupart des boutiques érotiques situées dans l’arrondissement Ville-Marie se trouvent dans cette portion restreinte de la rue Sainte-Catherine. Ouverte depuis 1995, la boutique érotique X-Tasy s’y est installée, comme plusieurs autres, pour son attrait touristique.

« Dans le temps, la rue Sainte-Catherine était un axe très stratégique pour les boutiques érotiques, et je crois que ce l’est encore. On était aussi très réglementé par la Ville, c’est peut-être en lien avec l’ancien quartier Red Light », estime la propriétaire du commerce et présidente de l’Association des boutiques et vidéos érotiques du Québec, Edith Arsenault.

« Dans les années 1800, Montréal souhaitait confiner la prostitution et plusieurs autres activités illicites en un seul endroit. L’idée était de limiter le domaine de la criminalité. C’est ce qu’on appelait le quartier Red Light », raconte la guide chez Secret Montréal Velma Candyass, qui offre des visites commentées de cet ancien quartier. Entre les deux guerres mondiales, ce dernier pouvait s’étendre de la rue Bleury à la rue Papineau, d’est en ouest, ainsi que de la rue Sherbrooke à la rue De La Gauchetière, du nord au sud, selon la guide.

La fin d’une époque

En 1957, le maire de Montréal Jean Drapeau souhaitait moderniser la ville en imposant le plan Dozois, qui cherchait, entre autres, à réduire la criminalité. Plusieurs édifices s’adonnant à des activités illicites ont alors été démolis, majoritairement dans le Red Light. « Dans les années 60, on retrouvait quand même plusieurs sex-shops, sous différentes formes. Ils étaient toutefois majoritairement concentrés dans le traditionnel [quartier] », indique Mme Candyass.

Il ne reste aujourd’hui plus que quatre boutiques érotiques sur la rue Sainte-Catherine. « Il y a énormément de conditions à respecter pour ouvrir un commerce érotique dans Ville-Marie. C’est pourquoi, depuis 30 ans, il n’y a pas beaucoup de nouvelles boutiques », analyse Édith Arsenault.

D’après le règlement d’urbanisme de l’arrondissement Ville-Marie, « un établissement exploitant l’érotisme doit être implanté dans un secteur de catégorie M.9C ». Les boutiques érotiques doivent aussi être à une distance minimale de 100 mètres des bâtiments occupant une école primaire ou secondaire, une bibliothèque, une garderie ou un centre hospitalier, par exemple.

Il est donc plus simple d’implanter des commerces sur la rue Sainte-Catherine, entre les rues Saint-Mathieu et Papineau, considérant toutes ces conditions.

Une forte compétition entre boutiques

Selon Marianne Girard, ancienne employée de la boutique érotique La Capoterie, rue Saint-Denis, « c’est très difficile de survivre, car il y a énormément de compétition. Il faut que chaque boutique se démarque avec des choses uniques, sinon on s’empile l’une par-dessus l’autre ». Celle qui étudie présentement à la maîtrise en sexologie à l’UQAM cite en exemple le bar à bonbons de La Capoterie, qui offre de multiples condoms et lubrifiants de différentes saveurs. C’était d’ailleurs le concept à l’origine de la boutique, il y a de cela 25 ans.

Pour la copropriétaire de la boutique Érotika Isabelle Moreau, la compétition se fait aussi sentir. « Le sexe est de moins en moins tabou, donc c’est certain qu’il y a de la concurrence. Il faut se démarquer en magasin pour survivre à la crise, souligne-t-elle. Plusieurs de mes produits ne se trouvent pas ailleurs, car je fais affaire avec d’autres compagnies. »

Le mot « compétition » ne s’applique pas au domaine du commerce érotique, selon l’employé du magasin Chez Priape

Jean-François Tremblay. « Je n’aime pas ce mot, car je crois qu’on se complète. On se connaît quand même bien. Il y a des employés d’autres commerces qui ont déjà travaillé ici. Il arrive aussi qu’on envoie des clients chez eux parce qu’on n’a pas ce qu’ils cherchent », soutient-il.

L’Internet et son marché érotique

Pour plusieurs, la concurrence se fait aussi sentir avec la vente en ligne. « C’est sûr qu’Internet nous enlève des ventes, avec Amazon ou eBay. On a dû changer notre marchandise, car X-Tasy était un magasin spécialisé en vidéo, précise Mme Arsenault. Puisque Internet s’est emparé du marché des films érotiques, on a changé notre boutique pour qu’elle soit plus accessible aux hommes et aux femmes. »

Pour Jean-François Tremblay, le Web n’est pas une menace pour la survie des boutiques érotiques. « Oui, il y a beaucoup d’options en ligne, mais pour les articles plus techniques et dispendieux, les clients vont aimer qu’on explique leur fonctionnement sur place », ajoute-t-il.

Selon Marianne Girard, les employés et employées de boutiques érotiques agissent souvent comme ressources de première ligne. « Avant que les gens aillent en sexothérapie, ils vont venir en boutique et vont tout essayer par eux-mêmes. Ça prend beaucoup de courage, aller chercher de l’aide », explique-t-elle.

Il est fréquemment arrivé à Mme Girard de diriger des clients et des clientes vers des sexologues, tout comme des sexologues ont référé des commerces érotiques à leurs patients et leurs patientes. « Les gens sont moins gênés d’aller acheter en ligne, mais les conseils d’une personne en boutique, ça n’a pas de prix », lance-t-elle.

photo: CAMILLE FOISY MONTRÉAL CAMPUS

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