CultureLe corps en guise de toile

L’annulation d’un festival de peinture sur corps à Montréal ranime le débat sur la nudité dans l’art
Étienne Robidoux7 décembre 20185 min

La peinture sur corps, aussi appelée body painting, est un art où le corps fait figure de toile. Certains y perçoivent de la sensualité, voire de l’érotisme, alors que d’autres n’y voient qu’une forme d’expression artistique.

Toile tachetée de peinture, palettes de couleurs, lumières de photographie : tout le matériel est prêt pour que la modèle se transforme en une œuvre d’art. Le peintre corporel Yandel l’accueille en soirée dans son appartement, qui fait aussi office de studio. La modèle sort de la salle de bain et ne revêt que des cache-mamelons et une mini-culotte. L’artiste se met à l’œuvre en discutant de tout et de rien avec sa modèle. « Du rose ? Je dirais plutôt le fuchsia », propose l’artiste. La séance de quatre heures débute.

Peindre en public

Yandel avait le projet d’organiser, le 25 août dernier, une édition montréalaise de l’événement public le Bodypainting Day, qui se tient dans d’autres grandes villes telles que New York et Amsterdam. Après avoir reçu une approbation officieuse de l’arrondissement de Ville-Marie, Yandel s’est vu refuser un permis par la Ville de Montréal en raison de la Loi régissant la nudité dans les endroits publics.

« On peut faire du body painting avec des g-strings ou avec des cache-[mamelons], mais pour cet événement, c’était important que ce soit complètement nu », explique-t-il.

Le peintre corporel respectait en fait la volonté de l’organisateur de l’événement international Andy Golub, voulant que les modèles soient intégralement nu(e)s, comme c’est le cas dans les autres villes du monde. « Je voulais vraiment associer la nudité à l’art, la beauté et l’acceptation de soi », soutient Yandel.

« Un festival, ça aiderait beaucoup à démystifier le body painting », croit le peintre corporel Patrick Grégoire, qui pratique cette discipline depuis 2009. Il estime qu’un festival aurait contribué à défaire les préjugés qui y sont rattachés, comme son caractère obscène.

Érotisme ou support artistique ?

Depuis 2008, des performances de peinture sur corps sont effectuées sous les yeux du public au Festival d’art érotique de Montréal. « C’est une expression corporelle érotique qui est quand même respectée du public », considère l’organisatrice du festival et présidente du Conseil des artistes québécois (CAQ), Jennifer-Lee Barker.

Le peintre corporel vedette du Festival d’art érotique de Montréal Remx a participé à presque toutes les éditions, seul ou en tandem.« J’ai l’impression, mais peut-être que c’est faux, d’être mal perçu dans le petit monde du body painting parce que j’assume pleinement le fait que [cet art] peut être très classe, mais qu’il peut aussi être érotique ou sensuel », avance-t-il.

« La plupart des body painters veulent tellement montrer ça comme une œuvre d’art qu’ils effacent totalement le côté sensuel », croit Remx. Il considère que plusieurs peintres ont peur d’être associés à l’érotisme.

Yandel préfère s’abstenir des festivals érotiques pour « ne pas trop associer [son] art à l’érotisme », bien qu’il respecte le travail des peintres corporels qui y participent. « Il y a des artistes qui vont le faire au nom de la cause de l’art érotique. Ça reste de l’art. Mais moi, j’essaie plutôt d’approcher les galeries d’art », insiste-t-il.

« De faire de ton corps un objet d’art, […] ça permet de dépasser certains tabous par rapport à la corporalité et à la nudité. Souvent, on va rendre ça très tabou, très sexuel », considère la modèle Julianne Rose, de son nom d’artiste.

« J’ai vécu une agression sexuelle et, deux semaines après, j’ai demandé à Yandel de me peindre », raconte-t-elle.

Celle-ci souligne le caractère libérateur d’offrir son corps à la pigmentation, qui, pour elle, n’a pas de saveur sensuelle. « J’ai voulu me réapproprier mon corps et le désexualiser », explique celle qui a aussi été modèle pour le Festival d’art érotique.

Yandel a enseigné en 2016 et 2017 un module de la formation donnée par l’Académie de maquillage SLA Paris-Montréal, dédié à la peinture corporelle. « [Il] a beaucoup changé ma perception [de cet art]. J’étais pour le body painting, mais j’étais mal à l’aise face à cette nudité », confie la propriétaire de l’Académie SLA Paris-Montréal, Sophie Leclerc. « Ce n’est pas un corps nu, c’est une toile que tu peux peindre », estime-t-elle.

Un art unique

« Comme une toile sur laquelle s’imprimerait la pensée d’un artiste, la peau d’une personne peut être une surface d’expression, aussi bien de son individualité que de sa position réflexive et située dans la société », observe la professeure en sociologie à l’Université du Québec à Montréal Magali Uhl.

« Avec les formes du corps, ça t’amène une autre dimension. Ton œuvre est encore plus vivante que sur un canevas. Elle bouge, elle respire », décrit pour sa part le peintre Patrick Grégoire.

Lorsqu’il peint sur une toile, Yandel n’a aucune « interaction avec [celle-ci] », alors qu’avec la peinture sur corps, il est enthousiaste à l’idée d’avoir « une complice dans la créativité ».

« Ce que je veux, c’est habiller mes modèles […] d’une idée, d’une couleur, d’une idée politique », exprime l’artiste.

photo: SARAH XENOS MONTRÉAL CAMPUS

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