À la uneCultureFermer les lumières, ouvrir la danse

Catherine Lafortune15 avril 20184 min

En ce début du mois d’avril, une vingtaine de personnes dansent dans l’obscurité depuis une heure dans une pièce au sous-sol de l’Association récréative Milton-Parc. Comme chaque mardi, Danser dans l’noir (DDLN) propose un endroit sécuritaire et une liste de lecture hors de l’ordinaire pour ceux qui veulent simplement danser loin du regard des autres.

« Ce qui est le fun, c’est que quand tu danses ici, personne ne vient te toucher, personne ne rentre dans ton espace », explique Antoine, 26 ans, un participant régulier de DDLN. Échapper au contexte de séduction n’est que l’une des nombreuses raisons qui attirent les Montréalais à l’activité.

Pour Isabelle, étudiante en biologie, l’activité hebdomadaire lui a permis de se réapproprier ses mouvements. « J’ai vraiment remarqué une différence entre moi qui danse avant de danser dans le noir et moi après, dit-elle. Je danse beaucoup plus pour moi. »

Si certains attribuent aussi des vertus thérapeutiques à l’activité — comme vaincre la peur du noir, la gêne ou simplement utiliser la danse comme moyen de défoulement — là n’était pas l’intention originelle de ses fondateurs.

« Le but n’est pas d’avoir un effet thérapeutique. Le but est de retrouver son chemin vers le plaisir exact de juste danser », explique le cofondateur de DDLN Steve Day. « Danser sans avoir à divertir les autres », renchérit sa collègue Anne Isabelle Leonard. « On voulait créer un safe space. Une place sécuritaire où les gens peuvent se sentir comme chez eux, comme s’ils dansaient dans leur chambre, dans leur salon et fermer les lumières », ajoute-t-elle.

Dans cette optique, il est aussi demandé aux participants d’être sobres lors des événements et de signer un formulaire les engageant à respecter l’espace des autres danseurs pendant l’activité.

La pénombre comme danger

Comment, semaine après semaine, de 15 à 35 individus parviennent-ils à ne pas se heurter les uns contre les autres dans une pièce plongée dans l’obscurité totale?

En fait, chaque participant est muni de deux petits morceaux de ruban adhésif phosphorescent, l’un sur son torse, et l’autre sur son dos. Son seul rôle est d’éviter les collisions. « Ne l’utilisez pas comme glowstick, ce n’est pas le but », avertit Steve Day en riant.

Non seulement le système est ingénieux, mais il donne lieu à un spectacle particulier, celui d’une salle remplie de lucioles s’agitant dans l’obscurité au rythme de la musique.

Parmi ces lucioles, Colin et Justin apprivoisent peu à peu la danse dans le noir. « Je me souviens, la première fois, je me suis surpris à me préoccuper de mon petit point dans l’espace, à le faire bouger sur le rythme […] J’ai fini par laisser tomber ça, mais on voit que notre identité s’accroche même au plus petit pixel », remarque celui qui pratique le métier de marionnettiste .

Justin, entre autres professeur de yoga, partage cette impression, relatant s’être déjà appuyé le long d’un mur pendant une séance et avoir camouflé son morceau de ruban avec sa main. « C’est spécial de pouvoir disparaître avec une main sur le chest », explique-t-il.

L’avenir de DDLN

Dans les prochains mois, Anne Isabelle Leonard et Steve Day espèrent diversifier l’âge de leur audience. Actuellement, le participant moyen a entre 20 et 35 ans, selon eux. Si évacuer l’idée qu’on est « trop vieux » pour pratiquer l’activité n’est pas une mission simple, Mme Leonard trouve la chose nécessaire. « Le fait de ne pas avoir d’espace à Montréal où les gens de 35 et 40 ans et plus peuvent se sentir à l’aise d’avoir du plaisir, je trouve ça complètement désuet, surtout dans une ville aussi grande que Montréal », explique-t-elle.

L’accessibilité du projet demeure aussi une priorité. La salle actuelle, située sur le Plateau-Mont-Royal, est adaptée aux besoins des personnes en fauteuil roulant. Le coût de l’entrée est de cinq dollars, un prix jusqu’à trois fois moins élevé que celui demandé par des projets similaires en Europe ou en Australie.

Dans ce même esprit de partage et d’accessibilité, les deux fondateurs de DDLN ne se voient pas comme les propriétaires du projet. Bien qu’ils seraient heureux de contribuer à son expansion, ils considèrent qu’il est indépendant de leur organisation. « Personne n’a inventé le fait de fermer les lumières », lance M. Day avec humilité.

L’idée de multiplier les initiatives comme DDLN semble sur la bonne voie. Un projet similaire dans le sud-ouest de la ville, entre autres, pourrait être mis en branle bientôt.

 

photo : JUSTIN LAPOINTE

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