À la uneSociétéÀ l’hôpital des laissés-pour-compte

Mathieu Aubry11 mars 20183 min

Des milliers d’orphelins faussement diagnostiqués de maladie mentale et des filles-mères ont été hébergés dans des conditions hostiles à l’intérieur des murs de l’ancien hôpital de la Miséricorde. Une situation allant à l’encontre de la compassion préconisée par les sœurs de l’institution.

Le terme « filles-mères » était utilisé au tournant du 19e siècle afin de désigner les mères considérées comme déviantes des dogmes religieux. « La stigmatisation par la population canadienne-française catholique envers ces filles-mères était très présente. C’était la crainte de toute famille de voir leurs filles enfanter hors du mariage », affirme l’historien et journaliste au quotidien Le Devoir Jean-François Nadeau.

Un peuple sans moyens

Au fil des années, la population de filles-mères augmente à l’intérieur des murs de l’ancien hôpital situé dans le quadrilatère formé des rues Saint-Hubert, Saint-André, de la Gauchetière et du boulevard René-Lévesque Est. L’institution fait alors face à des difficultés financières, notamment parce que ses occupantes sont peu fortunées et qu’elles ne peuvent payer leur hébergement.

À l’aube du 20e siècle, ces dernières doivent contribuer bénévolement aux tâches domestiques de l’hôpital. « Au lieu de faire payer les mères, les religieuses les faisaient travailler, soit dans les cuisines ou à l’entretien ménager. Elles devaient payer leur dû et beaucoup abandonnaient leur enfant au bout de quelques mois », raconte le président du Comité des orphelins de Duplessis victimes d’abus (CODVA), Lucien Landry, lui-même un orphelin qui a été hébergé à l’hôpital de la Miséricorde pendant une partie de son enfance.

Les conditions humaines n’étaient guère optimales à l’intérieur des murs de l’institution. Les responsables religieuses entretenaient des préjugés défavorables que la société associait aux filles-mères.

« C’était la misère, il y régnait un climat presque de prison et les sœurs n’y allaient pas avec le dos de la cuillère dans la prise en charge des mères », renchérit le professeur au Département d’histoire de l’UQAM Jean-Claude Robert.

Lors de la seconde moitié du règne de Maurice Duplessis, au tournant des années 1950, les conditions de vie des orphelins commencent à dépérir alors que l’hébergement et l’entretien des orphelinats sont sous le patronage des communautés religieuses.

En mars 1954, un décret du ministère de la Santé ordonne que les orphelinats deviennent des institutions psychiatriques. « Par ce décret gouvernemental, les orphelins ont été catalogués comme malades mentaux, débiles ou idiots, afin de toucher des subventions du gouvernement fédéral pour de faux diagnostics », soutient Lucien Landry. Déjà officieuse avant le décret, cette pratique aurait créé jusqu’à « 15 000 orphelins touchés par de faux diagnostics de santé mentale au Québec », selon les chiffres du président du CODVA.

Après avoir dénoncé les communautés religieuses pour leurs agissements passés, le CODVA a reconnu, au cours de la dernière décennie, qu’il les avait considérées à tort comme responsables du malheur des orphelins. « On a appris en effectuant des recherches que les religieuses ont tenté à plusieurs reprises de bloquer les faux diagnostics de maladies mentales. Si elles n’obéissaient pas, l’archevêché les menaçait de dissoudre leur communauté », confesse Lucien Landry, soulignant que les communautés religieuses n’étaient que des pions devant obéir aux ordres de la haute direction de l’Église catholique.

Avec l’appui d’organismes communautaires du quartier, le CODVA tente de convaincre le gouvernement québécois, propriétaire de l’ancien hôpital fermé depuis 2012, de restaurer le 1051 rue Saint-Hubert afin d’éviter qu’il ne tombe dans les mains de spéculateurs. Le tout afin de préserver la mémoire de ce lieu.

Avec l’aide d’Eloïse Chagnon

 

photo : MARTIN OUELLET MONTRÉAL CAMPUS

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