À la uneCultureFaire du théâtre à tout prix

L’aspirant comédien est encouragé à investir une somme considérable pour se préparer aux auditions impitoyables des écoles de théâtre. L’argent, comme le talent, n’est toutefois pas possédé par tous et peut engendrer des inégalités bien visibles.

Les services d’un coach, aussi utiles soient-ils pour maximiser les chances du candidat d’être admis dans une école de théâtre, ont un prix. « Je dirais que vingt dollars de l’heure, ce n’est rien. Ça peut monter facilement à cinquante, voire quatre-vingts dollars de l’heure, selon le coach », indique le diplômé de l’UQAM en interprétation théâtrale David Emmanuel Jauniaux.

Cette « tournée » d’auditions peut facilement coûter plus de 1000 $, indique M. Jauniaux. Le candidat réussit à perfectionner les scènes qu’il présente en audition après au moins une vingtaine d’heures de coaching, tout dépendamment du travail à faire, poursuit le jeune comédien.

De plus, le candidat doit débourser les frais d’inscription et se déplacer dans chaque institution s’il décide de tenter sa chance dans toutes les écoles. L’École nationale de théâtre du Canada, l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, le Conservatoire d’art dramatique de Montréal forment des comédiens professionnels dans la métropole.

Les autres institutions reconnues, l’École de théâtre du cégep de Saint-Hyacinthe, l’École de théâtre professionnel du collège Lionel-Groulx et le Conservatoire d’art dramatique de Québec, sont situées à l’extérieur de Montréal.

Le talent et l’argent

Le professeur d’interprétation à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM Peter Batakliev avoue que l’aide d’un coach, bien que souhaitée, n’est pas un gage de succès en audition. « Je connais des acteurs venant de partout qui, sans coach, ont livré une prestation brillante », mentionne M. Batakliev.

Au fond, un candidat aux moyens plus modestes peut se faire ouvrir les portes des écoles de théâtre en se fiant à son seul talent. « Avec peu d’argent, si tu es prêt à faire le processus tout seul, peut-être que tu n’as pas besoin de coaching », poursuit le professeur. Les quelques conseils d’un « oeil extérieur, que ce soit un coach ou un ami », offrent à l’aspirant un nouvel éclairage sur sa performance.

Il n’en demeure pas moins que les programmes d’interprétation théâtrale n’accueillent que la crème de la crème. « Entre douze et vingt étudiants sont admis [chaque année] selon la demande des écoles. Il n’y a pas de sceau infaillible pour déterminer le talent de chaque candidat », observe la comédienne et professeure d’interprétation à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM Lise Cauchon-Roy.

Pour surmonter avec succès cette épreuve d’auditions, la majorité des étudiants optent pour l’expertise d’un professionnel. « Entre 80% et 90% des candidats sollicitent un coach pour mettre en scène leur prestation », estime l’ancien juge et professeur de théâtre à la retraite, Jean-Luc Bastien.

Une « évaluation sur le talent » désigne bien la prestation d’audition, selon M. Bastien. « En trente ans d’enseignement, j’en ai vu et jugé des milliers [d’auditions] », se remémore-t-il. Pour l’homme de théâtre, il est fortement recommandé de faire appel au support d’un coach dans la démarche.

Les juges et les professeurs s’entendent pour dire que l’épreuve d’audition est cruciale pour quiconque veut entrer dans une école de théâtre. « Les auditions sont importantes pour définir notre intuition sur les aspirants. Choisir parmi tous ces gens n’est pas une mince tâche », exprime Mme Cauchon-Roy.

Poursuivre sa quête

« Moi-même qui suis à l’École depuis tant d’années, je ne peux pas dire aux prétendants que ça va marcher », témoigne l’assistant du directeur artistique de la section française de l’École nationale de théâtre du Canada, Éric Cabana. Si le candidat n’habite pas son personnage, il n’est pas prêt à intégrer une école, renchérit-il. En revanche, les auditions « coups de cœur et touchantes » plaisent aux juges par leur générosité de même que par leur authenticité, explique M. Cabana.

Au-delà des moyens financiers, le véritable vecteur de réussite de l’aspirant réside donc dans son dévouement et dans son désir de repousser ses limites, affirme Peter Batakliev. « Travaille fort avant et viens ici pour t’amuser », lance le professeur en s’adressant aux candidats en tournée d’auditions.

Selon la professeure Lise Cauchon-Roy, les aspirants qui désirent exercer le métier d’acteur feront les sacrifices nécessaires pour atteindre leur objectif. « Il y a une différence entre la pratique personnelle du théâtre de manière sociale et s’investir dans une école avec une perspective de carrière dans le domaine », explique celle qui agit également à titre de juge à l’UQAM. Cette volonté de se dépasser se perçoit immédiatement dans les yeux du candidat dévoué. « Il y a une flamme. Il y a une passion évidente pour le métier », lance Mme Cauchon-Roy.

Vivre de passion

Le représentant de programme en interprétation de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, Anthony Tingaud, sait bien que les efforts déployés pour être admis dans une école ont un fort prix. « Pour moi, c’était compliqué. Je devais faire dix heures de voiture aller-retour, à partir de Baie-Comeau, pour me rendre à mes répétitions, car mon coach était à Québec », explique l’étudiant de deuxième année. La réservation d’une salle de pratique s’ajoutait à la facture liée aux déplacements.

La contrainte financière n’a pas non plus découragé David Emmanuel Jauniaux de répondre à l’appel de son art. « Lors de ma première tentative, j’ai complètement figé devant les juges, se rappelle M. Jauniaux, qui a entrepris la tournée d’auditions deux fois plutôt qu’une. Tu peux leur montrer [ton talent], mais il faut parfois accepter de ne pas partager la même vision que les juges. »

Aujourd’hui diplômé de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, le comédien conseille à ceux qui frappent à la porte des écoles de théâtre de vivre leur passion. « Les scènes que vous ferez, ne les faites pas pour plaire au jury. Faites-les parce qu’elles vous plaisent. Ne jouez pas pour impressionner, par orgueil ou par révolte, mais bien par intérêt », conclut M. Jauniaux.

 

photo : SARAH XENOS MONTRÉAL CAMPUS

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