À la uneCultureLe peuple, sans artifices

Félix Pedneault15 novembre 20173 min

SÉRIE | Vue sur les RIDM

Que ce soit avec le fan de rugby gallois, la nationaliste écossaise, le tatoueur du coin, la détaillante de mode, la citadine pleine de répartie ou le fermier coléreux, Timothy George Kelly, dans Brexitannia, cerne la détresse d’un peuple à travers les témoignages de ceux qui ont voté pour quitter l’Union européenne.

Assise sur une chaise pliante au milieu de sa pelouse bien tondue, une banlieusarde d’âge mûr livre sans détour le fond de sa pensée. « Quand ils ont commencé à n’exporter que les concombres qui avaient une forme précise, ça a été le début de la fin ». Première d’une longue série de citoyens interrogés, cette dame bien cadrée au centre de l’écran offre un plaidoyer des plus personnels. Elle est anonyme, comme tous ces autres intervenants qui s’enchaînent pour se contredire ou renchérir sur de nombreux thèmes.

« J’aurais voulu parler du Brexit avec un public québécois », admet M. Kelly à l’écran lors d’une courte vidéo introductive qu’il a réalisée pour les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) afin de présenter son film même en son absence. Le réalisateur, dont le but était de montrer la complexité du Brexit, invite d’ailleurs le spectateur à « comprendre à quel point la structure des classes sociales est tendue et violente » en Grande-Bretagne.

Sans chercher à prouver si le Brexit était une bonne ou une mauvaise décision, le documentaire offre plutôt le portrait sociologique d’un pays longtemps en récession, dont les citoyens sont gagnés par un cynisme croissant. Sur fond de mine de charbon abandonnée, un jeune homme sans histoire, avec son sac en bandoulière et sa barbe de quelques jours, est éloquent : « Ils cherchent juste à s’accrocher à une identité collective parce qu’ils sont seuls. Ils sont toujours occupés, mais ils n’ont rien. Il n’y a pas d’espoir. »

Dans une forme particulièrement épurée, ce documentaire en noir et blanc offre des plans généralement tous cadrés sur le même modèle, centrés sur un intervenant unique qui propose son avis sur le Brexit.

En 80 minutes, le film traite de racisme, de mondialisation, de chômage, d’automatisation de l’industrie, d’identité et de nationalisme. Un marathon d’opinions et de personnages savoureux qui garde le spectateur cramponné à un fil d’idée bien tracé par le réalisateur.

Scindé en deux parties, le documentaire présente d’abord des gens du peuple pour ensuite laisser la place à six experts, dont le philosophe Noam Chomsky et l’économiste Saskia Sassen, qui s’attaquent aux sources du Brexit. « Le Brexit représente la souffrance de ceux qui ont été laissés derrière », affirme Mme Sassen, farouche critique du néolibéralisme qui aurait miné la gloire britannique.

Sans porter de jugement et en mettant la lumière sur cet événement majeur de 2016, Brexitannia fait rire et réfléchir grâce à des personnages colorés qui ont été tiraillés par « le plus grand vote démocratique de leur histoire », comme le qualifie un chauffeur de taxi rencontré par le documentariste.

Malgré les nombreux plans fixes, l’action dans les décors et la qualité du montage font de Brexitannia un film dynamique sans aucune longueur. Avec finesse, M. Kelly grave chez le spectateur une image nouvelle de la Grande-Bretagne, ce pays qui, comme le mentionne un badaud dans un pub, « a pillé la moitié du monde, [donc] les immigrants veulent probablement nous rendre la pareille ».

 

photo: YOUTUBE – Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM)

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués *

À lire aussi

Le journal indépendant des étudiantes et des étudiants de l'UQAM depuis 1980

Les Éditions Montréal Camping inc. Tous droits réservés.