À la uneSociétéToponymie à l’UQAM : déséquilibre paritaire depuis près de 40 ans

Éloïse Chagnon26 octobre 20174 min

Pour sept pavillons et cinq salles honorant des hommes, seuls les pavillons Thérèse-Casgrain et Judith-Jasmin ainsi que la salle Marie-Gérin-Lajoie commémorent des femmes qui ont marqué le Québec. Le problème de parité dans la toponymie des lieux de l’UQAM cache un laxisme des méthodes de nomination depuis leur construction en 1969.

Le manque de parité dans la toponymie des pavillons de l’université révèle un problème encore plus large, explique la professeure au Département d’histoire et chercheuse à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM, Yolande Cohen.

« Comme la parité est un mouvement très lent, le déséquilibre quant à la représentation des femmes de tête à l’UQAM n’est que le reflet de ce qui se passe au sein de toutes les sphères de la société québécoise », s’inquiète-t-elle.

Ce n’est que dix ans après la construction de l’école qu’un comité fut mis en place afin de célébrer la mémoire de deux personnalités, un homme et une femme, pour les principaux pavillons de l’UQAM. À la fondation de l’école en 1969, les premiers départements d’enseignement résidaient en deux lieux, le Bloc C et le Bloc E, connus aujourd’hui sous les noms de Judith-Jasmin et Hubert-Aquin. L’une est la première femme québécoise à s’être imposée comme reporter et correspondante à l’international, l’autre est auteur, cinéaste à l’ONF, ex-membre du FLQ et enseignant en lettres à l’UQAM. Tous deux vecteurs de changements pour le Québec, « ils ont été choisis en tant que modèles de réalisation qu’ils devraient représenter pour les étudiants de l’UQAM », d’après le professeur émérite au Département d’histoire de l’UQAM Jean-Claude Robert, qui siégeait sur le comité de désignation de 1979.

Nouveaux pavillons, nouveaux combats

Pourtant, le désir de parité qui transparaissait au début s’est rapidement estompé, lorsque de nouveaux pavillons se sont ajoutés aux principaux bâtiments de l’université. De nouveaux espaces ont vu le jour et l’occasion de les nommer aussi.

Jean-Claude Robert se souvient des polémiques que l’arrivée de nouveaux pavillons anonymes a soulevées dans les années 1980. Il souligne que l’administration des sciences de la gestion aurait bien aimé elle aussi honorer des hommes d’affaires prolifiques et de riches donateurs, mais que les représentants des sciences humaines « ont tenu mordicus » à respecter les valeurs et la mission du comité de désignation, qui étaient de faire prévaloir de façon paritaire des pionniers de la culture, de l’éducation et des avancées sociales au-delà de toute autre considération.

« L’argent est masculin »

D’après la directrice du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, membre de la Commission de toponymie du Québec et professeure au Département d’histoire de l’UQAM, Joanne Burgess, « les contraintes financières des universités les poussent plus souvent qu’autrement à accepter des dons et commémorer la personne qui finance le projet en échange ».

Et qui dit argent, dit pouvoir… et le pouvoir est masculin, lance Yolande Cohen. « La question financière pèse lourd dans la balance des choix toponymiques. » La tendance actuelle de nommer une salle de spectacle en l’honneur de son principal commanditaire est devenue chose commune, donne-t-elle en exemple.

Joanne Burgess abonde en ce sens, affirmant que les universités ont toujours besoin d’argent et que, pour survivre, les établissements d’enseignement doivent attirer des donateurs, qui eux, sont rarement féminins. Les exemples du pavillon Jean-Coutu à l’Université de Montréal et celui de Bronfman à McGill démontrent ce phénomène.

Contourner le problème

Selon le professeur Jean-Claude Robert, l’UQAM a su contourner la délicate tâche de nommer une quantité de pavillons en leur apposant un titre valable par la faculté qu’il abrite ou par sa position géographique.

C’est pourquoi plusieurs pavillons portent encore le simple titre de sa faculté, comme le pavillon des Sciences biologiques ou celui de Président-Kennedy, en raison du nom de la rue sur laquelle l’établissement a pignon. La tâche d’honorer une personne en apposant son nom sur une salle, un pavillon ou une rue peut « s’avérer délicate et susciter des désaccords », soulève Joanne Burgess.

« Les universités sont des entités autonomes qui devraient pouvoir arbitrer leur choix dans la toponymie des établissements qui leur appartiennent, peu importe les gens qui en financent le projet », soutient Yolande Cohen.

S’instruire pour mieux se rappeler

Joanne Burgess est d’avis qu’il serait primordial que l’UQAM pose des gestes concrets pour contribuer à ce que les étudiants, par le biais de la toponymie, connaissent mieux l’environnement dans lequel ils évoluent. « Thérèse Casgrain, Adrien Pinard, Athanase David et tous les autres sont des personnages aux vies très enrichissantes qui gagnent à être mieux connus », explique-t-elle.

Yolande Cohen invite l’UQAM à s’asseoir pour enfin nommer ses lieux « anonymes » en commémorant davantage de femmes de tête. « Des femmes, il s’en trouve dans tous les milieux, que ce soit dans les sciences, la technologie, les affaires, les lettres ou dans les médias », dit-elle. Joanne Burgess et Yolande Cohen s’entendent sur une chose : si l’UQAM décide de modifier son processus pour de futurs pavillons, une myriade d’options est possible, tant dans le financement que dans la nomination de personnalités.

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photo : MARTIN OUELLET MONTRÉAL CAMPUS

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