À la uneSociétéChasteté désirée

Matisse Harvey14 février 20176 min

Conscients d’emprunter la voie de la marginalité, plusieurs jeunes adultes choisissent toujours de préserver leur virginité jusqu’à leur mariage dans le but d’atteindre l’amour et le bonheur absolus. Motivée par leurs convictions religieuses, cette attente contraste avec l’omniprésence de la sexualité dans la société actuelle.

Étienne Roy fait partie de ces jeunes Québécois qui font exception à la norme. Le chrétien de 19 ans a choisi de demeurer vierge jusqu’à son mariage. « Pour moi, le fait de se préserver avant le mariage, c’est se rappeler que l’amour ce n’est pas exclusivement la relation physique entre deux personnes, considère-t-il. C’est aussi l’idée de s’engager et d’apprendre à connaître une personne.  » Étienne Roy a conscience que peu de gens de son âge optent pour ce choix, mais il assure ne ressentir aucune pression de la société.

« [Au Québec], la majorité des jeunes hétérosexuels auraient une transition à une vie sexuelle active entre 16 et 18 ans », révèle la professeure au Département de sexologie à l’UQAM Marie-Aude Boislard-Pépin. La chercheuse mène actuellement une étude sur les expériences de virginité tardive au Québec.

« [La chasteté] est présentée [dans la religion] comme quelque chose qui permet de choisir l’autre dans toute la dimension de sa personne », explique Catherine Foisy, professeure au Département de sciences des religions à l’UQAM. Selon elle, ce choix peut encore aujourd’hui être particulièrement attirant pour un type de jeunes adultes en particulier. Certains cherchent à vivre dans la contre-culture ou ont de la difficulté à s’intégrer dans la société. La chasteté vient alors répondre à leur besoin d’être différents.

Remise en question

Tout comme Étienne Roy, Sarah* a longtemps choisi la voie de la chasteté. « Ce n’est pas quelque chose que tu remets en cause, jusqu’à ce que tu sois devant une situation qui te la fasse remettre en cause », confie l’étudiante de Concordia de confession musulmane. Elle s’est d’ailleurs longtemps questionnée sur l’importance qu’occupe la virginité dans l’Islam. « Je me demande pourquoi c’est aussi spécial. Pourquoi c’est à la femme de se préserver et pourquoi on la voit comme un bijou que l’on donne à quelqu’un? » s’interroge Sarah.

La jeune musulmane est venue à la conclusion que l’acte sexuel ne déterminait pas son niveau de croyance et qu’il ne dépréciait pas l’importance de sa foi. Sarah a eu peur d’être jugée par ses amies musulmanes qui lui auraient reproché de ne pas se respecter. « Quand je parle à d’autres filles musulmanes qui ont couché avec des gars [avec mes amies], c’est toujours de manière négative », relève-t-elle.

Selon Sarah, plusieurs femmes ressentent également une plus grande pression que les hommes à perdre leur virginité en bas âge. « Je ne sais même pas s’il y a une pression pour eux de la préserver, mais s’il y en a une, elle est très inégale », s’étonne-t-elle. « La femme est tellement associée à la sexualité, mais sa vraie valeur, on en parle moins souvent : le leadership, la place des femmes dans la société », dénonce l’étudiante musulmane.

Marie-Aude Boislard-Pépin nuance toutefois cette vision. « La virginité tardive semble être vécue avec des enjeux additionnels pour les hommes, notamment parce qu’un des marqueurs de la transition au statut d’homme, qui est encore perçu dans les croyances [de la société],  est le fait d’être actif sexuellement », considère la chercheuse.

Une société hypersexualisée

Avant de perdre sa virginité, Sarah a eu peur d’être étiquetée puisqu’elle a attendu plus longtemps que la moyenne des filles de sa génération. La jeune musulmane estime que la société valorise davantage les femmes qui ne sont plus vierges. Étienne Roy abonde en ce sens. « Malheureusement, les contenus qu’on retrouve sur Internet illustrent une sexualité qui n’est pas réaliste », déplore-t-il. Selon lui, la société actuelle brime les relations humaines et pousse les individus à adopter une approche de « consommation de l’amour  » qui banalise le mariage. Le jeune chrétien a conscience que son choix n’est pas le reflet de celui de sa génération. Il a toutefois eu des amis qui n’ont jamais fait du mariage leur priorité.

Selon Marie-Aude Boislard-Pépin, la sexualité est aujourd’hui perçue comme une « tâche développementale » de la fin de l’adolescence. « Le tabou est plus grand maintenant qu’on reconnait et qu’on sait que la majorité des gens vont avoir une sexualité active avant la transition à l’âge adulte », clarifie-t-elle. Dans son étude, la professeure en sexologie à l’UQAM a noté que plus l’âge des participants était élevé, plus la stigmatisation de percevoir leur virginité comme une situation embarrassante l’était aussi.

« On dit souvent : “c’est mon corps, je peux faire ce que je veux avec”, estime Étienne Roy en faisant référence à la libération sexuelle. On a hérité d’un corps qui nous est propre, donc c’est important de prendre soin de ce qui nous a été donné. » Catherine Foisy soutient que, dans le catholicisme romain, la chasteté est présentée comme un don et un abandon de soi. « Ce n’est pas l’expression de l’amour la plus forte. C’est l’amour véritable des époux, celui d’un amour désintéressé [qui prévaut] », précise la professeure.

« La difficulté, c’est que les institutions religieuses, au-delà de la théorie qu’elles enseignent, donnent très peu d’outils pour être en mesure de vivre ce qu’elles enseignent », constate Catherine Foisy. Selon elle, les jeunes croyants ne sont pas outillés sur le plan pastoral pour pouvoir cheminer adéquatement dans cette décision de demeurer chastes avant leur mariage. « Derrière tout ça, il y a une volonté de contrôler le corps des femmes et de faire de la virginité un enjeu important », déplore la professeure en faisant référence à l’opposition de plusieurs religions à l’avortement et à la contraception ainsi qu’au recours à l’hyménoplastie (la reconstitution chirurgicale de l’hymen) chez plusieurs femmes musulmanes. En théorie, le discours religieux prône l’égalité pleine et entière des sexes, mais selon Catherine Foisy, le constat réel en est tout autre.

 

*Nom fictif

Photos: CATHERINE LEGAULT

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