Oiseaux de nuit

Les conséquences à court terme du travail de nuit sont bien connues: troubles du sommeil, problèmes de digestion, perte d’appétit… Malgré cela, nombreux sont les étudiants qui travaillent jusqu’aux petites heures derrière les comptoirs des bars, pour que tous puissent faire la fête comme il se doit.

Étudiante en commercialisation de la mode, Gitane Groulx travaille comme barmaid trois soirs par semaine depuis trois ans. Contrairement aux études qui ont été menées, elle croit que travailler de soir est bon pour son cheminement scolaire. «Je suis toujours disponible pour les rencontres d’équipe le jour, je fais aussi mes travaux durant le jour parce que je ne travaille pas, c’est bien rare que je vais faire des travaux le soir ou une nuit blanche pour ça», mentionne-t-elle.

De son côté, l’étudiant en communication marketing Rémi Charpentier travaille depuis le début de son baccalauréat dans les bars montréalais. Il a trouvé parfois difficile durant ses deux premières années universitaires de combiner son mode de vie d’étudiant et son emploi. Il a donc réduit son nombre d’heures au travail. «J’ai décidé que pour ma dernière année d’université, c’était important de mettre le temps que ça prenait pour réussir. J’aime aussi avoir du temps pour moi et je trouve ça important de prendre ce temps-là, alors j’ai pris les moyens pour y arriver», explique-t-il. Il ajoute qu’il était plus souvent fatigué, de mauvaise humeur et mangeait moins bien lorsqu’il travaillait plus. «Je n’arrivais pas à bien dormir, le travail cassait toujours mon rythme de sommeil», souligne-t-il.

Une horloge bien réglée

Ce que Rémi Charpentier appelle son «rythme de sommeil» est un concept bien connu au Centre d’études avancées en médecine du sommeil (CÉAMS) ; c’est ce qu’on appelle l’horloge biologique. «On a vraiment une horloge biologique centrale dans notre cerveau qui génère des rythmes de 24 heures pour toutes les fonctions du corps. […] Cette horloge s’ajuste en fonction de l’alternance entre la lumière et l’obscurité», explique la directrice de recherche du centre et professeure en psychiatrie à l’Université de Montréal, Marie Dumont. L’horloge biologique envoie des signaux d’éveil tout au long de la journée et commande des hormones de sommeil la nuit venue. Il existe deux sortes de chronotypes : les personnes de type matin et de type soir. Selon Marie Dumont, il est prouvé que les adolescents et les jeunes adulte ont tendance à ce que leur horloge biologique décale, la majorité d’entre eux serait donc des types soir. «C’est pourquoi plus tu es jeune, moins il est difficile de travailler de nuit», résume-t-elle.  

L’étudiant au certificat en marketing Simon Waddell a souvent remis en question la possibilité de travailler dans un bar. Il a quitté après un an et demi l’emploi qu’il occupait, parce qu’il ne jugeait plus sain pour lui d’y travailler. Il éprouvait certaines difficultés lors des périodes d’étude plus intensive de la session, puisqu’il avait des examens pendant les fins de semaine, mais le plus difficile pour lui était l’aspect social. «Ta vie sociale devient ta vie de bar, tu deviens nécessairement ami avec les gens au travail. Mais des fois, ce n’est pas toujours comme des vrais amis, ce sont des collègues, et parfois le milieu des bars est assez malsain, raconte-t-il. Certains ont des problèmes d’alcool ou de drogues et ça peut amener de la négativité dans ta vie.»  Malgré les conséquences négatives, les trois étudiants s’entendent sur un avantage : c’est un emploi très payant pour le peu d’heures qu’ils y consacrent.

La majorité des gens qui travaillent dans les bars ou de nuit sont des personnes de type soir, explique Marie Dumont. Il est prouvé que chez les gens ayant un chronotype du soir assez prononcé, il y a des risques de psycho-pathologies plus élevés. «Il y a toutes sortes de facteurs, mais il semblerait qu’il y aurait des différences au niveau des neuro-transmetteurs du cerveau qui les rendraient encore plus vulnérables à des problèmes de toxicomanie ou de dépression», expose-t-elle.

Marie Dumont mentionne qu’il faut quand même faire la différence entre les étudiants qui travaillent dans les bars et ce qu’elle appelle «les vrais travailleurs de nuit», comme par exemple les infirmières ou les gens qui travaillent dans une usine où le quart de travail se termine à huit heures le matin. «Les conséquences à long terme ne seront pas les mêmes pour ces deux types de travailleurs, explique-t-elle. Les études qui se font indiquent de plus en plus que travailler de nuit longtemps, par exemple pendant plus de 15 ans, entraînerait des risques de développer plusieurs types de cancers ou des troubles métaboliques.»

Marie Dumont souligne que même chez les étudiants qui ont un emploi qui n’est pas de soir, il y a quand même des restrictions de sommeil. «La plupart des jeunes adultes ne dorment pas assez la semaine», commente-t-elle. Marie Dumont ne croit pas que les étudiants «détruiront leur santé» en travaillant de soir, mais elle souligne que tous les étudiants auraient de meilleurs résultats s’ils dormaient de manière équilibré, qu’ils soient des oiseaux de nuit ou non.

Photo : Rob Shanghai

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