À la uneSociétéSauter dans le vide de l’emploi | Trouble du spectre de l’autisme

Marie-Josée Paquette Comeau15 décembre 20155 min

Le milieu universitaire se dit prêt à accueillir le nombre grandissant d’étudiants ayant un trouble du spectre de l’autisme (TSA). Cependant, l’écart entre les études et la réalité du marché du travail semble insurmontable pour les jeunes autistes diplômés.

Il est possiblement celui qui pose trop de questions dans le cours. Elle est celle qui ne vous regarde jamais dans les yeux lorsque vous lui parlez. En 2015, ils sont deux fois plus nombreux qu’en 2011 à être sur les bancs d’école postsecondaire, selon les statistiques de l’Association québécoise interuniversitaire des conseillers aux étudiants en situation de handicap. Cette augmentation demande aux universités d’être créatives afin de s’adapter aux personnes autistes, pour qui le monde universitaire et le marché du travail demeurent très hostiles.

Sophie Bruno est autiste et étudiante en génie mécanique à l’École de technologie supérieure (ÉTS) de Montréal. Suivie par le Service aux étudiants en situation de handicap de son université, elle travaille avec des tuteurs afin d’approfondir la matière vue dans les cours. «Ma plus grande crainte était la gestion du temps», dit Sophie, qui a reçu son diagnostic de TSA comme un soulagement au début de ses études universitaires. «Je me demandais ce qui clochait chez moi. Tout le monde dit que je suis différente. C’est soulageant quand tu trouves la clé de ton mystère», explique l’étudiante autiste.

Michel Blanchet, un autiste de haut niveau, a pour sa part a reçu son diagnostic à l’âge adulte. Il a perdu plusieurs emplois à cause de sa différence. Une situation qui arrive de moins en moins grâce aux avancés médicales.

Sa méconnaissance du TSA a mené Émilie Robert, conseillère en orientation au Cégep Montmorency, à s’intéresser à cette clientèle. «En recevant mes premiers clients autistes à mon bureau il y a 5 ans, je me suis vite rendue compte qu’il n’y avait pas beaucoup d’informations à propos des autistes», explique-t-elle.

À la suite de nombreuses recherches, elle a publié en mai 2015 l’ouvrage Les personnes autistes et le choix professionnel, qui traite de la relation d’aide avec les jeunes autistes dans un contexte d’orientation scolaire. Dans son ouvrage, elle suggère à ses collègues d’éviter les pièges des discussions abstraites sur les futurs emplois possibles. Les autistes aiment les idées claires et concrètes. «Faire un stage d’un jour ou aider la personne à se trouver un emploi étudiant, à la bibliothèque par exemple, est beaucoup plus efficace que la discussion sur la réalisation de soi», précise l’auteure.

Les autistes universitaires

Émilie Robert considère que le milieu universitaire est «assez» prêt à accueillir les cégépiens atteints d’un TSA. Le milieu universitaire étant plus anonyme, il convient davantage aux autistes, plus solitaires. Par contre, pour ceux qui veulent socialiser, le cadre universitaire semble plus difficile : «Tout est à grande échelle. Pour des autistes qui veulent créer des liens, ça devient intimidant», annote-t-elle.

Le conseiller à l’accueil et intégration au Service d’accueil et de soutien aux étudiants en situation de handicap de l’UQAM, Sylvain Le May, accueille cette année seize étudiants autistes, soit plus du double qu’en 2011. Il explique que l’intégration sociale des autistes est un défi. «On a toujours eu [des étudiants autistes] à l’UQAM, mais la différence est que ceux qui arrivent aujourd’hui ont été plus encadrés par le passé et n’ont donc pas développé assez de stratégies d’adaptation», note Sylvain Le May.

Bien que l’intégration sociale de Sophie Bruno ait été difficile au début, elle s’est maintenant jointe au RockÉTS , le club universitaire scientifique de l’ÉTS qui promeut les sciences spatiales. «J’ai plusieurs connaissances à l’école, mais pas d’amis proches. Je me sens parfois seule et différente», confie Sophie.

Cette réalité préoccupe la conseillère en orientation Émilie Robert. Les étudiants universitaires acquièrent des connaissances qui sont parfois difficilement transférables sur le marché du travail. «Le saut est grand. Je m’inquiète à savoir comment les universités peuvent aider les diplômés à trouver un emploi», souligne-t-elle. Les universités s’attendent, selon elle, à ce que les étudiants développent les compétences transversales nécessaires pour appliquer concrètement les connaissances théoriques à l’aide de stages ou d’emplois d’été.

«Quand on gradue de sciences humaines, il faut être créatif. Il faut être frondeur pour faire valoir notre bac même si ce n’est pas le domaine d’étude demandé par l’employeur. Ce sont des compétences que les autistes ne développent pas», mentionne la conseillère en orientation. Elle recommande aux universités d’avoir au sein de leur service de placement une personne désignée à travailler avec la clientèle plus vulnérable. «Le monde du travail est très anxiogène pour les autistes, le suivi ne doit pas se terminer avec la fin des études», conclut Émilie Robert.

Michel Blanchet, autiste de haut niveau, a galéré cinq ans sur l’aide sociale avant de dénicher un emploi à son image. Il travaille actuellement pour Ludia, développeur de jeux mobiles sur Internet. Diplômé en informatique du Collège Delta, Michel déplore la les préjugés entretenus sur l’autisme par les employeurs. «L’autisme, ça fait peur. Ils pensent qu’on va faire des crises et tout briser, mais c’est de la méconnaissance», pense le technicien en informatique. Maintenant qu’il a un emploi, il se fera un devoir de sensibiliser son employeur à ce type de clientèle.

Photo : Marie-Josée Paquette Comeau

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