À la uneSociétéLe bio, c’est l’avenir… précaire

Marie-Josée Paquette Comeau29 septembre 20156 min

La relève en agriculture biologique est déterminée à offrir une alternative au milieu agricole conventionnel. Elle s’éduque et se sensibilise. Elle sent l’urgence d’agir pour un avenir durable. Malgré sa bonne volonté, elle affronte de grands défis. Ce retour à la terre est-il là pour rester?

C’est à Saint-Basile-le-Grand, en Montérégie, que Matthieu Brisset et Simon Brouillette, deux amis de longue date, ont décidé de s’établir afin de cultiver des légumes biologiques. Ouverts en 2014, les Jardins du haricot magique livrent une vingtaine de paniers biologiques chaque semaine par l’entremise du réseau des fermiers de famille. La ferme de Matthieu Brisset fait partie de la centaine d’autres qui se sont jointes au réseau d’agriculture soutenu par la communauté (ASC) d’Équiterre. Un réseau qui ne cesse de grandir. Chaque année, plus de 10 fermes s’ajoutent. Vingt-deux fermes supplémentaires ouvriront leurs portes en 2016 selon les données de l’organisme.

Bien que Matthieu Brisset soit diplômé en ingénierie mécanique, il caressait le rêve de démarrer sa propre ferme biologique par conviction écologique profonde. Sa lecture du livre à succès Le Jardinier maraîcher de Jean-Martin Fortier publié en 2013 l’a inspiré au point où il s’est mis à étudier la culture biologique de manière autodidacte avec YouTube, pour par la suite suivre à distance le microprogramme en agriculture biologique de l’Université Laval.

L’effet d’une mode?

«Le livre de Jean-Martin Fortier a influencé beaucoup de cultivateurs biologiques pour du bon et du moins bon», constate le conseiller en agriculture pour Équiterre Mathieu Roy. L’engouement pour la production maraîchère biologique est authentique selon lui, mais beaucoup d’agriculteurs se lancent en affaires sans savoir toutes les implications qu’une entreprise agricole demande. «L’agriculture ne s’apprend pas à distance, il faut avoir travaillé chez d’autres fermiers si on n’a pas de formation», déplore M. Roy. Sur les six fermes biologiques ayant quitté le projet des fermiers de famille d’Équiterre en 2014, 5 d’entre elles abandonnaient l’agriculture par manque de relève, de compétences financières ou de problèmes d’adaptation à la vie d’agriculteur. Le conseiller en agriculture voit l’effet d’une mode dans le retour à la terre de certains agriculteurs. «C’est certainement l’effet d’une mode, mais c’est une mode nécessaire», soutient le conseiller.

Le combat contre Monsanto

Cette «mode nécessaire» fait écho au témoignage de l’agriculteur français Paul François, livré lors de la conférence organisée par le Centre interdisciplinaire de recherche en développement international et société de l’UQAM le 24 septembre dernier. L’agriculteur est reconnu pour sa double victoire judiciaire contre l’entreprise de pétrochimie Monsanto. Le 10 septembre dernier, la firme a été retrouvée «responsable» en deuxième instance de l’intoxication de M. François au Lasso, un herbicide produit par Monsanto, puisqu’elle a failli à son obligation d’informer le public du contenu de ses produits. Paul François souffre de graves troubles neurologiques à la suite de l’inhalation d’une forte dose de vapeur de Lasso lors d’une réparation de son équipement agricole en avril 2004.

Malgré sa victoire judiciaire qui prouve les méfaits des produits chimiques sur les agriculteurs, l’enseignement de l’agriculture conventionnelle en France est toujours basé sur la chimie selon Paul François. «Le bouleversement [vers l’agriculture biologique] vient des élèves eux-mêmes. Ils ont vu mon témoignage et disent : nous, on veut faire autrement. Nous, on ne veut pas s’empoisonner», constate-t-il.

Au Québec, les jeunes opèrent le même changement. Le milieu agricole a évolué, selon la directrice générale de la Fédération de la relève agricole, Magali Delomier.«Il y a une forte demande pour le biologique. Au Cégep de Victoriaville, il y a plus d’étudiants que de classes au programme d’agriculture biologique», ajoute-t-elle. Elle mentionne également que les jeunes agriculteurs conventionnels d’aujourd’hui sont eux aussi plus sensibles à la question environnementale. Ils poussent les institutions à vocation conventionnelle à proposer une formation où la culture biologique occupe une plus grande place.

L’accès à la terre, un frein au bio

Bien qu’il y ait un engouement pour le biologique chez les jeunes agriculteurs, leur avenir demeure incertain. Selon une consultation faite en 2014 dans le cadre du New Farmers Initiative mis de l’avant par le Réseau pour une alimentation durable, la relève agricole d’aujourd’hui fait face à de nombreux défis, notamment en matière d’accès à la terre, au capital et à des services-conseils abordables. Depuis les vingt-trois dernières années, le prix des terres agricoles a bondi de 600 %. Une terre qui valait 1 620 $ en 1990 se vend aujourd’hui 10 115 $, selon les données de l’Union des producteurs agricoles présentées en mars 2015.

Plusieurs initiatives, comme l’incubateur agricole Les Jardins de Marie-bio, offrent des services aux jeunes agriculteurs démarrant leur entreprise. Le principe de l’incubateur est de mettre à la disposition des jeunes de la relève des terres biologiques à de faibles coûts tout en permettant un réseautage avec d’autres agriculteurs, pour ainsi réduire les frais reliés à l’exploitation de leur entreprise. Matthieu Brisset, des Jardins du haricot magique, fait partie des 6 locataires des Jardins de Marie-Bio pour la deuxième année consécutive.

L’automne est bien entamé pour M. Brisset. Il s’affaire à nettoyer son champ pour l’hiver. Il ne lui reste que deux semaines de travail. Malgré le budget déficitaire de ses Jardins pour une deuxième année consécutive, Matthieu Brisset demeure confiant. Il occupera un poste d’ingénieur à l’hiver pour ensuite recommencer au printemps. Le défi de l’été prochain? «Gagner contre la mauvaise herbe», dit-il avec fierté en quittant sa terre pour aller remettre ses paniers bios à ses clients.

Crédit photo : Marie-Josée Paquette-Comeau

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