À la uneSociétéLa ville oubliée

Colin Cote-Paulette22 février 20133 min

Tunnels souterrains, égouts et usines désaffectées ne semblent appartenir à personne. Quelques téméraires s’approprient toutefois ces vestiges en catimini, alors que la Ville en interdit l’accès.

Il est probablement invisible pour la plupart des automobilistes et des passants, à demi dissimulé par une grande façade de barreaux. Les quelques téméraires qui s’y hasardent peuvent être rebutés par l’entrée minutieusement cadenassée. À tout le moins, ce n’est pas le cas de ceux qui disent pratiquer l’urban exploration. Bien qu’il soit sombre et à première vue peu accueillant, le tunnel Beaudry, dont la construction remonte à 1875, est un  lieu culte non seulement pour les squatteurs et les sans-abris, mais aussi pour les explorateurs urbains. L’obscur souterrain, tapissé de graffitis, a été construit dans l’effervescence du développement des réseaux ferroviaires. Un trésor pour les téméraires qui retracent l’histoire de tels lieux tombés dans l’oubli aux quatre coins de la ville.

La pratique de l’urban exploration s’exporte dans plusieurs grandes métropoles, s’adaptant aux particularités de chacune d’elles. Ses adeptes sont bien souvent des passionnés d’urbanisme et de photographie, si l’on se fie à la description qu’en fait sur son site web Under Montreal Andrew Emond. L’exploration souterraine inclut les égouts, les rivières englouties par la ville avec le temps et les systèmes d’approvisionnement en eau potable.

Dans le cas de l’adepte de graffitis Alexis Vaillancourt, la recherche de lieux constitue une part non négligeable de son travail artistique. «On cherche constamment des spots, on pratique en quelque sorte l’exploration urbaine.» Pour les graffeurs comme pour les explorateurs urbains, une connaissance approfondie d’un Montréal alternatif est primordiale à leurs activités.  Bien souvent, les lieux privilégiés témoignent de la transformation industrielle de plusieurs quartiers. Le jeune homme cite à l’exemple le T.A. Wall, situé dans une vieille usine abandonnée du quartier St-Henri. «Énormément de graffeurs et de photographes connaissent le T.A. wall, Pourtant, une tonne de gens ne se doutent même pas de son existence.»

Au tournant  de 1962, Montréal subit d’importants changements dans son paysage urbain, à commencer par la construction de la place Ville-Marie, explique le professeur d’urbanisme retraité de l’Université de Montréal, Michel Boisvert. «Une ville intérieure existe à Montréal. Elle est formée par des liens piétonniers protégés ou trottoirs couverts si vous préférez, en raison du climat.» À son avis, le réseau souterrain montréalais se situe dans les plus étendus du monde.

Le passionné d’urbanisme se réjouit de l’essor de l’urban exploration, selon lui indispensable pour redonner ses lettres de noblesse au patrimoine culturel de la ville. «Les centre-villes changent rapidement et l’information est difficile à trouver.» Michel Boisvert insiste sur le fait que seuls les initiés remarquent la présence de lieux patrimoniaux riches. «Peu de gens savent que sous la rue McGill College, ce n’est pas que du vide, il y a un train qui passe là!»

Frapper un mur

Les lois municipales sont très claires en ce qui a trait aux expéditions souterraines.  Chargé des communications à la ville de Montréal, Philippe Sabourin indique que l’accès aux égouts montréalais est formellement interdite selon le règlement municipal  et ce, en toute circonstance et peu importe le motif. Le représentant de la Ville n’exclut toutefois pas l’ensemble des visites souterraines. «La prise d’images des canalisations sanitaires peut être rendue possible après  avoir pris une entente avec la Ville.»

À entendre l’enseignant retraité Michel Boisvert, si l’essor de l’exploration urbaine s’est déployé avec l’industrialisation des quartiers, son activité n’est pas près de s’essouffler. «Dans le projet immobilier de condos à côté du centre Bell, il y aura possiblement cinq ou six étages destinés seulement à des stationnements», avance le passionné d’urbanisme. D’ici quelques décennies, de nouveaux types d’emplacements seront à la disposition des explorateurs, puisque la tendance est à construire en hauteur ou en profondeur.

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Essor virtuel

Plusieurs autres plateformes web que Under Montreal permettent les échanges au sein de la communauté. C’est le cas d’Urban Exploration Resource, l’un des plus grands sites sur lequel les explorateurs et internautes ont la possibilité de partager leurs photos et leurs textes. Certains groupes sur le populaire site de partage de photos Flickr, sont dédiés à cet archivage amateur du paysage urbain, tel que le fameux «Montreal Explorers, Unite!». Une multitude de blogues est aussi vouée au phénomène.

Photo Fabien Gagnon, Flickr

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