Après la pluie, le beau temps

Étienne Dupuis 11 avril 2012 0

Vengeance ou exutoire. La ligne est ténue entre ces deux pulsions créatrices. Fanny Bloom s’en moque sur son premier album solo et lutte comme une apprentie guerrière pour la survie de sa carrière.

Cheveux blonds surplombés d’un chapeau de feutre kaki, une écharpe mauve et un rouge à lèvres écarlate. Dans le va-et-vient incessant du Café Olimpico, en plein cœur du Mile-End, Fanny Bloom détonne. La chanteuse, qui vient de lancer un album solo, prend place sur le dernier tabouret en bois disponible. Dans le petit estaminet bondé, où les affiches des clubs de soccer italiens s’aboutent sur les murs fades, la nouvelle chanteuse solo respire la confiance. «J’ai un chien, je suis heureuse», lance-t-elle d’emblée, un sourire en coin. Elle n’aurait pu en dire autant il y a quelques mois. Aux prises avec des problèmes personnels et la séparation de la Patère Rose, la jeune musicienne a dû rebâtir sa confiance à néant.

Exit la Patère Rose, faites place à Fanny Bloom. «C’est vraiment cliché, mais disons que musicalement, c’est le passage de quelque chose de frivole à quelque chose de plus mature, lance l’artiste de 26 ans, une gêne dans la voix. J’étais tannée du bonbon bubble de la Patère.» La dissolution éprouvante du groupe électro-pop aura été une source d’inspiration tout au long du processus de création. Véritable catharsis, son premier album solo lui aura permis de construire sa nouvelle personnalité.

Après avoir retiré son chapeau, la femme rêveuse – selon ses dires – annonce les grands thèmes de son album en s’ébouriffant les cheveux d’une main. Apprentie guerrière – le titre de l’album – aborde le déchirement et les deuils. «C’est comme des lettres de ruptures. C’est peut-être un peu une vengeance parce que j’ai eu mal», confie-t-elle le regard fuyant. À l’instar des paroles, les arrangements musicaux de l’album sont plus profonds que ce que la Patère Rose avait l’habitude de faire. «C’est plus introspectif, les arrangements sont plus gros, explique à la volée le réalisateur et un des compositeurs de l’album, Étienne Dupuis-Cloutier. C’est beaucoup plus dense comme musique.» Fanny Bloom souhaitait sortir des sentiers battus, faire de la musique comme personne ici ne le fait. «Je ne voulais pas qu’on se donne de limites. Je voulais qu’on soit électro comme personne ne l’est, s’enthousiasme la chanteuse sirotant son café. Je dis ça sous toute réserve, mais c’est plate ce qu’on fait ici des fois.»

Une patère rose fade

Derrière le comptoir, les serveurs entonnent avec énergie le vieux succès de Styx Babe I love you. Fanny Bloom s’esclaffe. Elle redevient très sérieuse lorsqu’elle se remémore la période creuse qu’elle a vécu à la suite du divorce de la Patère Rose. «C’est vraiment un album de ruptures avec un  » S « , confesse-t-elle difficilement. Après notre séparation, j’ai perdu confiance musicalement.» Influencée par la chanson française, entre autre par Brassens, la jeune chanteuse n’arrivait plus à trouver de repères, tant pour sa carrière que pour sa vie personnelle.

En s’étirant sur son tabouret, ses bras laissent entrevoir un tatouage de fer à cheval. «Ça n’a pas nécessairement de signification, dévoile-t-elle à la légère. C’est pour me tatouer la chance sur le corps». Après une période difficile, l’artiste de la scène l’a trouvé, la chance, sur son chemin. «Lorsque les gars ont dit qu’ils ne me suivaient plus dans la Patère, je ne savais pas quoi faire. J’ai appelé ma maison de production, Grosse boîte, et je leur ai demandé s’il voulait me signer pour un album solo et ils ont dit oui.» Presque simultanément, elle s’est trouvé un acolyte avec qui ça a cliqué. «J’ai vraiment été chanceuse de trouver Étienne, admet Fanny Bloom. On a été en symbiose dans la dernière année.» Pour Étienne Dupuis-Cloutier, il ne faisait aucun doute qu’elle allait retomber sur ses pattes. «C’est une artiste extrêmement créative, lance-t-il sans hésiter. Elle est très ouverte également.»

Guerrière en herbe

Entre deux gorgées de sa deuxième tasse de café, la jeune femme cogite sur son évolution depuis la Patère Rose. «J’ai perdu mon innocence, lâche-t-elle, vaporeuse, en ne cachant pas sa déception. J’ai eu des prises de conscience vraiment intense et j’aimerais ça retrouver mes belles illusions de la vie.» Elle admet que cette perte de naïveté lui a permis de faire des chansons qui se rapprochent plus de la réalité, des œuvres musicales plus fouillées. «C’est juste plate parce que cette switch de naïveté, tu ne peux pas la mettre à on ou à off. Quand tu l’as perdue, tu ne la retrouves pas.»

La chanson titre de son album, Apprentie guerrière, a été écrite par Stéphane Lafleur, le chanteur d’Avec pas d’casque. «Je lui ai demandé de m’écrire une chanson parce que je suis fan de ce groupe», raconte Fanny Bloom, les jurons ponctuant son enthousiasme. Deux semaines après leur rencontre, il lui a envoyé la chanson en lui disant qu’il n’était pas certain du titre. «Je lui ai dit: « T’es malade mental criss, c’est parfait! »» Si elle préfère taire les raisons pour lesquelles l’expression apprentie guerrière la définit bien, les épreuves auxquelles elle a fait face au cours de la dernière année sont sans équivoque symboles d’une lutte pour reprendre le contrôle de sa vie. «Ma quote Facebook, c’est Rasta no hope, rasta will, explique t-elle en bafouillant. Ça veut dire tu ne peux pas vivre d’espoir, tu dois le faire.»

Crédit: Élise Jetté

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