Bâillonnés

Florence Sara G. Ferraris 25 octobre 2011 0

David ne peut pas toujours vaincre Goliath. C’est devant ce dur constat que les auteurs et l’éditeur de Noir Canada : Pillage, corruption et criminalité en Afrique ont dû abdiquer le 18 octobre dernier devant la poursuite de 6 M$ qui pesait sur leurs épaules. Et encore une fois, la loi du plus fort, celle de l’argent, nous prouve qu’un gros portefeuille peut faire plier les plus obstinés.

Publié en 2008 par les Éditions Écosociété, le livre met en lumière de nombreux abus commis par les compagnies minières canadiennes en Afrique. Il soulève aussi l’implication de ces dernières dans certains conflits qui ont décimé les populations locales au cours des décennies précédentes. Entrevues, rapports d’organisations internationales, travail d’enquête. Les preuves sont à l’appui. Malgré tout, les trois auteurs –  Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher – et la maison d’édition luttaient depuis trois ans et demi lorsqu’ils ont choisi de s’incliner par l’entremise d’une entente à l’amiable.

La mise en demeure est déposée la même année par Barrick Gold, la plus puissante société aurifère du monde et l’une des multinationales dont les actes sont dénoncés dans l’ouvrage incriminé. Diffamation et fausses allégations. 6 millions. En d’autres mots : ce que vous dites ne nous plait pas, taisez-vous! Les apparences sont peut-être trompeuses, mais avouons que de l’extérieur ça m’a tout l’air d’être une bonne vieille poursuite-bâillon. De celles qui exigent le silence, parce que la conversation entretenue s’en va dans une direction plutôt désagréable… pour le parti qui poursuit, on s’entend.

C’est également ce que la juge de la Cour supérieure du Québec concluait le 12 août dernier lorsqu’elle a statué que la poursuite intentée à l’égard des artisans de Noir Canada est «en apparence abusive». Sans être forcé de la retirer, l’entreprise minière a toutefois été alors dans l’obligation de verser 143 000 $ à ses victimes. Six millions auxquels ont soustrait 143 000 $. Ça fait tout de même 5 857 000 $. Un gros paquet de bidous miroitant au terme d’une série de très longues procédures juridiques qui, soit dit en passant, coûtent aussi pas mal cher.

La décision positive n’a donc pas dû faire suffisamment le poids lorsque le trio d’auteurs et leur éditeur se sont assis et ont pesé le pour et le contre de la poursuite de cette saga judiciaire. Et cette dernière s’annonçait encore longue. La sauvegarde d’une réputation, quelle que soit la blancheur de celle-ci, a beaucoup de valeur. Alors lorsqu’on en a les moyens…

Poursuite, contre-poursuite, poursuite encore. Malheureusement, vérité ne rime pas du tout avec argent. Ou piastre, ou dollar, ou appelons-les n’importe comment! Cette réalité, combinée à l’acharnement de la Barrick Gold et la crainte d’une faillite probable, ont forcé les Éditions Écosociété et ses preux chevaliers à plier.

Le 18 octobre dernier, ils se sont donc engagés à cesser la publication de l’ouvrage controversé. Une décision qui, bien que compréhensible, va à l’encontre de la liberté d’expression, de la liberté de publication et du droit à l’information.

Le 18 octobre dernier était décidément un jour noir pour le Canada.

Florence Sara G. Ferraris

Chef de section Culture

culture.campus@uqam.ca

Noir Canada est encore disponible dans les bibliothèques et maintenant sur le web. Il suffit de taper les mots clés «Noir Canada» sur www.congoforum.be

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